
A chaque nouvel « usage » du web, un nouveau mot – Et surtout, plein des nouveaux services pour tirer parti d’une révolution internet. Ce mois-ci à Paris, c’est le débat sur la « curation » qui fait rage. Et pour changer un peu des marmites d’huile bouillantes jetées du haut des mes grands chevaux crénelés, c’était l’occasion d’aller fureter du côté d’une conférence dédiée à ce nouveau gros mot.
Curation. La version françisée à la machette du terme « curator », venu tout droit du monde de l’art. Comprendre : Celui qui choisit, sélectionne des oeuvres pour les mettre en scène selon une orientation donnée. Le conservateur d’une exposition, oui.
Adapté au web, on trouve des services de « curation » tels que Pearltrees ou Scoop.it, à l’initiative de cette fameuse conférence où l’on aura vu défiler quelques têtes d’affiches :
› Dominique Cardon, tout d’abord, sociologue chercheur au laboratoire des usages de France Telecom R&D et à l’EHESS, qui repositionnera les bases du concept sur des fondations à peu près solides et compréhensibles,
› Un premier groupe de discussion avec Benoit Raphaël, co-fondateur Lepost.fr et fondateur de Social Newsroom, Eric Scherer, directeur prospective à France Télévisions et blogueur, et Pierre Chappaz, CEO et co-fondateur Groupe Wikio ;
› Un deuxième groupe, avec Eric Dupin, blogueur et fondateur de Fuzz.fr et LeFocus.fr, Guillaume Decugis, co-fondateur et Directeur général de Scoop.it, Patrice Lamothe, co-fondateur et PDG de Pearltrees et Eric Briones, planneur stratégique & blogueur.
Avec tout ça, je m’attendais presque à voir des anges descendre sur terre et nous demander d’aller porter le message de paix et de curation à travers le monde. Mais j’ai surtout eu chaud, faim, et en plus j’ai loupé le cocktail.
Mais revenons à nos cure-moutons.
La curation découlerait de cette chouette tendance de la consommation d’informations suggérées, de ce tri obligatoire aujourd’hui dans les contenus trop nombreux, trop compliqués à mâcher, digérer, intégrer. Il faudrait donc des gens pour peigner le web sur des thématiques particulières, et ouvrir des espaces où chaque information aurait sa place, sans noeuds, sans pointes sèches. Nos amis Dop-curators deviendraient ainsi des super-responsables de l’éditorial dans leur domaine de prédilection. Et nous pourrions venir par vague nous échouer dans leurs bras ouverts, et nous rouler dans la mousse en applaudissant des deux nageoires.
Ce serait beau, ça sentirait bon.
Parce que vous comprenez, il y a une crise parmi les gate-keepers (les bergers) (suivez, un peu). Une inversion des pôles, et tous nos repères magnétiques ont été jetés aux orties quand le monde a décidé de tourner carré. Quand Internet, cette vile saloperie, a décidé de nous forcer à publier du contenu avant de filtrer et vérifier l’information – Chose qui se fait désormais a posteriori.
On compte donc sur l’intelligence collective pour démêler nos tignasses ébouriffées, alors que, jadis, une élite filtrait les impuretés pour que nous ayons tous une chevelure de princes charmants. Désormais nous avons une crinière de poney sur la tête mais nous sommes libres, c’est un choix.
L’intelligence collective c’est bien nous dit-on, ça permet d’aboutir à un consensus (là j’ai commencé à avoir vraiment très chaud) grâce au communautarisme (crise de nerf).
Non, sans rire, la curation sur le papier (numérique) ce n’est pas si bête. C’est savoir que l’on peut compter sur quelqu’un pour être l’archiviste d’une thématique particulière, et trouver dans son espace à lui tout ce qu’on veut savoir sur le sujet. Une documentation toute prête à être consommée par des gens passionnés dans leur domaine.
Mais je me pose quelques questions.
› A propos de la bataille de l’influence : Quel est le risque pour qu’une fois de plus, les créateurs de contenus (quels qu’ils soient) se découragent face à l’inertie d’un système qui empêchent les commentaires et bénéficie d’abord à celui qui regroupe les informations ?
› Sur le modèle économique : Les services présentés comme outils de « curation » sont bien jolis, bien pratiques, mais quel est leur réel intérêt ? Comment capitaliser sur quelque chose que l’on peut déjà faire ailleurs, sur des services qui regroupent déjà tous nos contacts, tout un historique de publication et de réaction, tout un espace personnel – Tout un espace de marque ?
Je pense à des blogs, des sites, mais aussi des réseaux communautaires, de la page Facebook au profil Linkedin. Est-ce que Mademoiselle B., qui aime telle marque, va se détourner de la page Facebook de celle-ci pour s’inscrire et s’abonner à la nouvelle page Scoop-it de cette marque ? J’ai un doute.
› Concernant l’organisation de l’information : Si l’on parle d’actualités, c’est le rôle de la presse. Et son sérieux doit être absolu. (On ne parlera pas du journalisme citoyen ou participatif, j’ai envie de passer une bonne journée. Donc on ne parlera pas du Post non plus.) Si l’on parle d’informations sur diverses thématique (La pêche à la ligne ou les ficelles du tarot), ce seront toujours des passionnés qui le feront avec les outils les plus simples du web (forums, groupes ou pages Facebook, blogs), parce qu’il n’y a pour l’instant pas de place pour des archives fouillées et professionnelles gérées par de vrais documentalistes.
Ce qui est absolument déplorable, nous en conviendrons.
› Côté analyse : Ah tiens, c’est quelque chose que nos intervenants ont mis un peu trop de côté. La réflexion doit-elle être du côté du producteur de contenu, du curateur ? Des deux ? Où analyse-t-on les risques d’une trop grande subjectivité de leur part ?
› Sur la grande question de l’éthique : Qu’on cesse de parler des blogueurs. D’une, les blogueurs ne sont pas le Web. De deux, il n’y a pas pire radasse qu’un blogueur d’actualités, qu’il babille high-tech, people ou sport. Ce sont les gens les moins éthiques de la création : La plupart ne citera jamais une source, alors qu’il n’a fait que (mal) traduire un article d’un média US. Pour les blogueurs-curateurs, on repassera.
Même chose pour les gens officiant sur Tumblr, qui évitent soigneusement de publier un lien ou un nom sous les photos qu’ils partagent. Il ne faudrait quand même pas donner une visibilité à celui qui créé.
› Côté juridique : La curation c’est bien, mais cela suppose aussi une lourde responsabilité pour le curateur. Une mauvaise information sur un espace fréquemment dédié, c’est s’exposer à de réelles conséquences. Un nouvel usage doit être un minimum encadré, ou réfléchi – Je regrette que cette question n’ait pas vraiment été évoquée lors de cette conférence.
› Sur le sens du vent : Tout ça me laisse une vague idée de brasseurs de contenus aussi agréables que les pilleurs du casiers au petit matin. Et moi, je déteste qu’on pique mes tourteaux et mes homards dans mon propre garde-manger.
Tout ça laisse finalement un goût d’inachevé et de jolies prétentions d’entrepreneurs présents sur tous les bons coups – Mais tous ne seront pas rentables.
J’aimerais sincèrement qu’on puisse avoir des espaces internet où l’on peut faire confiance à de vrais archivistes pour ranger proprement dans des meubles d’apothicaire des informations à leur juste place, mais je ne suis pas certaine qu’il faille un business model et de nouveaux services pour ça. Qu’on coupe quelques têtes et que quelques paires de chevilles désenflent gentiment devrait suffire pour faire de la place aux gens qui le méritent.
L’information est depuis toujours (Comprendre, depuis bien avant le web 2.0, tout ça) un véritable enjeu du web.
Aujourd’hui, ça ne ressemble pas encore à grand chose, et chercher n’est pas toujours une sinécure si l’on sort des sentiers battus.
Alors la « curation » comme idée vertueuse pour l’avenir oui, cent fois oui, mais pas pour se gargariser d’être un curateur, on a assez des milliers de comptes Twitter qui ne publient que des liens comme de voraces agrégateurs mécaniques. De l’humain, bon dieu ! – Et par pitié qu’on lui trouve un autre nom, à cette pauvre curation.
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Sur le même sujet, des articles :
- L’intéressé : « L’ère des curators aurait-elle sonnée ? » par Guillaume Decugis, fondateur de Scoop.it
- Le partial (et partiel) : « Curation je dis ton nom » sur le blog d’Ogilvy
- L’engagé : « Le curator, un emmerdeur qui vous veut du bien » par Darkplanneur
- Le plus factuel : « Qu’est-ce que la curation ? » sur le Journal du net
- Le plus mauvais : « La curation, nouvelle tarte à la crème du web ? » sur 20 Minutes (Evidemment)
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Merci à Darkplanneur pour avoir remis un peu de sel et d’humain dans cette conférence, et à mes voisins Guillaume et Cédric pour m’avoir supporté ces quelques heures.