Arve Henriksen et la fumée

Arve Henriksen est norvégien. S’il a choisi la trompette comme moyen d’expression, ce n’est semble-t-il pas pour le son de la trompette tel qu’on l’imagine. Il la détourne, la transforme. Il peut tout aussi bien s’agir d’une flûte, d’une voix humaine, ou d’un vieux portail rouillé et grinçant, dans sa main.

Je regarde la vidéo, et je cherche toujours à comprendre ce qu’il crée avec sa main gauche, lorsqu’elle n’est pas juste posée sur la trompette. Quand à son compagnon Helge Sten à la guitare / ordinateur, il n’est pas en reste, et leur symbiose est totale.

J’ai choisi la fumée, j’aurais pu imaginer une toute autre image. Après tout, sans paroles, la musique est laissée à la libre interprétation de chacun. A chacun de faire la moitié du chemin.

Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ceci peut bien être classé dans « jazz ». L’instrument ne fait pas le genre, fort heureusement.

[***] Arandel – In D

Même s’il est difficile de passer à côté en cette fin 2010, je vais partir du principe que tu n’en as jamais entendu parler.

J’ai lu des dizaines d’articles et chroniques sur cet album. Quatre sur cinq disaient la même chose, à l’information près, et dans le même ordre. Follement encourageant. « On ne parle bien que de ce qu’on ne connaît pas » paraît-il. En effet, tout ceci était très documenté, sur le papier, Arandel fait rêver.

Je n’ai pas reçu de communiqué de presse pour Arandel. J’ai reçu Arandel en pleine tête.

Je me disais que j’avais déjà entendu ces vibrations fantômatiques à la limite de l’ultraviolet. C’est Agoria qui avait choisi In D #5 pour introduire le mitigé Balance 016. Les deux premières pistes de cet In D, #1 et #5, mêlent chœurs lourds et rythme binaire, sourds et entraînants, pour nous fondre dans un lieu improbable, chaleureux et impalpable. Même si la guitare des premières notes nous emmènent en terrain connu, les chants spectraux nous tirent hors de cette réalité.

L’album entier est à l’image de ce concept : une base rassurante, parfois trop réelle pour m’évoquer quoi que ce soit, mais fort heureusement tirée sur le côté par un détail parfois insignifiant, comme si l’on était témoin d’une expérience hors du corps avortée, comme si l’âme tentait de se dégager de son enveloppe.

Une note continue, étirée, accompagnée d’entités plus volatiles – violons, cloches, voix, cuivres – , de laquelle sort parfois une mélodie. De tout ceci ressort une impression étrange, de connaître ces lieux et de les trouver pourtant si différents. Les styles utilisés sont variés, pas de genre à définir. Juste une image, ou une sensation.

Et ce n’était pas gagné, me concernant. Trop disparate à mon goût peut-être. Trop réel ? Et puis on en ressort, et on se rend compte qu’on ne garde pas en tête la même image qu’on s’en était faite pendant l’écoute. Quelque chose continue à faire son travail, à ronger les acquis, même après la dernière note.

C’est la matière qui fait cet album, je crois. Une matière curieuse, chaude et vaporeuse, qui se tisse discrètement et construit des cathédrales de pensées abstraites.

Je m’attendais à un énième album techno conditionné par sa mixabilité (intro + conclusion essentiellement rythmique), me voilà avec un de ces albums qui m’appellent quand je ne les écoute pas.

[Écoute] De la lumière

J’ai presque eu envie de te laisser là, en plan avec le bouton play.

Mais je n’en ferai rien. Non pas parce que j’ai besoin de m’exprimer, mais parce que tu as besoin d’en savoir plus.

Somata Spirit est issu de l’album Hyphae. L’hyphe est le filament du champignon, son appareil végétatif, qui lui sert à assurer sa croissance.

Tu as appuyé sur play ?

Tu les vois les sous-bois ? Et la lumière entre les feuilles, tu la vois ?

Je te laisse avec les arbres.

Juste, avant de partir :