Livres et valeurs

Il y a quelques années, piocher dans les livres était un bonheur jusqu’à ce qu’il faille trouver l’étiquette salvatrice, celle qui nous donnerait, en fonction de la catégorie dûment imprimée sur la couverture du bouquin élu, la correspondance avec son prix.
C’était une entreprise qui prenait parfois du temps, mais on en ressortait heureux de son courage, satisfait du travail accompli, le livre dans la main, dévoré tout aussitôt sans plus de façons – que l’on ressorte d’une jolie librairie de quartier ou d’un temple de la consommation de viande sous vide.

Qu’est-ce qui a bien pu passer dans la tête des éditeurs lorsqu’ils ont décidé de remplacer ses mystérieuses catégories sur les couvertures par un vulgaire prix ? Un prix unique, jeté là comme un cheveu gras dans une soupe appétissante ? Une valeur unique, inscrite en chiffres, comme « je coûte le prix du kilo de viande à ta droite », comme « je représente une heure de ton travail éreintant », comme « des comme toi ça me fait 5 petits déjeuners » ?
Un prix que l’on retrouve sur les bouquins en édition poche, mais aussi sur ceux qui viennent juste de paraître ? Une étiquette de poissonnière plantée rageusement sur un bien culturel ?

Un prix. Factuel et sans charme, terre-à-terre.
Pire parfois : une immense pastille vantant les mérites du bas coût sur la réédition de classiques littéraires. Prends ça mon fils, t’aura l’air d’un prolo à l’école avec ton Folio 2 euros.

Vient la période des fêtes, temps béni pour les vendeurs d’étiquettes, de dissolvant et de marqueurs.
Tu offres un livre, plein d’espoir, tu grattes l’étiquette de promotion sur la couverture, elle se dissout en colle et en vilaines traces sales, tu grattes au dissolvant, tu l’attaques, elle part, révélant son testament, la garce ! Un prix imprimé solidement sous le synopsis – tu dégaines le marqueur, mais il bave, rien ne tient, alors tu prends une étiquette, et tu colles sur le prix autant que tu peux. Mais tout se voit en transparence.
Tu offres ton bouquin – celui que tu aurais bien gardé pour toi, d’ailleurs – et le prix se tortille de contentement sous les yeux de l’infortuné outragé de recevoir une vague pile de feuilles imprimées, un vieux cadeau de 6 euros.
Le gamin pleure, la mère te jette un regard noir – tu aurais pu faire un effort, quand même, au moins cacher le prix ! – joyeux noël.

Alors les prix des livres qui augmentent comme celui des parapluies le premier jour de la mousson, c’était déjà assez désagréable, d’autant que je ne suis pas certaine que le cachet des auteurs ait suivi la courbe. Mais qu’on les mutile en leur rajoutant cette étiquette infâme les rabaissant au niveau du kilo de saucisson d’âne corse directement importé de Pologne, j’ai du mal à l’accepter. Ou à en voir l’intérêt.

Mais qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête des éditeurs pour qu’ils décident de désacraliser tous ainsi leur bien le plus précieux ?

Mauvaise impression

Plié, tâché, il sent les déménagements et l’oubli dans un grenier – dans une cave même. Le papier a gondolé, comme la peau des vieux, et il déplore les mêmes tâches de vieillesse à chaque coin de page. Il sent l’isolement et la résignation des grands oubliés, et les milliers de lignes de son caractères ont disparu, comme les traits d’un visage engloutis sous des rides.

Je ne sais pas ce que l’on met vraiment de soi dans un livre. De la poussière, peut-être, celle de nos mains qui s’effritent en sautant de page en page ; ou nos yeux qui désespérément s’abîment, de ligne en ligne. Des souvenirs qu’on s’imagine réels.

L’objet, ce livre, a bu d’autres regards, a voyagé plus que moi encore ; il fait une halte entre mes mains, une transition ou le bout du voyage. Il n’a rien d’autre à offrir que des zébrures et des pliures, et l’encre des mots qui s’efface m’oblige à écouter attentivement ce qu’il a à me dire.

La relation que nous avons est à sens unique. Je l’aime parce que c’est un objet fragile, délicat, vieillot, que j’entasse par terre en de fragiles échafaudages quand je n’ai plus de place sur mes étagères. Que j’oublie surtout. Il ne me restera de lui que des impressions vagues qui s’imprimeront ailleurs que dans mes souvenirs, dans une autre mémoire ; des signes qui dansent, et en virevoltant forment d’anciens paysages. Lui m’offre toutes ses pages, l’histoire de sa vie, l’histoire qu’il porte encrée en lui, l’absolue musique des mots qu’il égrène.

Les dizaines et dizaines de livres que je traine sont ainsi ma peine. Parce que je ne peux rien leur rendre d’autre qu’un peu d’affection de vieux amants, une petite complicité qui pétille, l’espace d’un instant si léger et infime au regard de leur vie entière, qui dépasse la mienne de décennies et de siècles. Moi et ma culpabilité les porteront à bout de bras, de déménagements en déménagements, d’horizons blêmes en murs bien alignés, malgré leur poids, malgré les tâches, malgré les étagères qui s’écroulent.

Des livres abîmés, achetés par d’autres, revendus pour un sou, j’en adopterais d’autres. Jusqu’à ce que je ne puisse plus les porter.

[***] Shirley Jackson – Maison Hantée

Titre original : The Haunting Of Hill House

Je n’ai pas pu me résoudre à te montrer la couverture de l’édition actuelle du roman, basée sur l’affiche du film de Jan De Bont sorti en 1999. Cette adaptation, sans être mauvaise (comprenez : ce n’est pas non plus une série Z, juste un film à effets spéciaux), ne reflète absolument pas l’ambiance ni la volonté première de l’auteur du roman.

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