Les lamentations
Il est minuit petite chose. A cette heure-ci les voisins ont fermé leurs volets, et plus aucune lumière ne filtre sous les portes. Les voitures s’ennuient le long des rues désertes, comme une ribambelle de gros crapauds en sommeil. Rien ne s’agite, mais tout frémit.
Dans les alcôves on chuchote des mots savants pour ne rien dire ; Ailleurs des rires étouffés s’échappent des couvertures. Il se murmure partout des choses inavouables, des secrets de famille, des douleurs chéries… Le silence bruisse de non-dits.
Les mots sans aucun sens lui sont insupportables. Ce sont des milliers de fines aiguilles qui s’attaquent à son corps et déversent leur poison dans ses veines. Qui lui rappellent qu’elle n’est que la moitié d’une chose, une petite bille terne oubliée dans une cour d’école, de la même couleur que le bitume. Un objet minuscule renfermé sur lui même, rond et lisse, sans aucune prise… Une emmurée vivante dans un silence absolu.
Alors elle sort, parce qu’elle n’a pas d’autre choix. Elle s’engouffre dans la nuit, parce que c’est le seul moment où elle est plus forte que les autres, parce qu’elle n’a pas peur. Et tandis que des ombres traversent en courant, terrifiées par les cris des jeunes chouettes, elle va de rues en ruelles vers la scène où elle est reine.
Et elle danse.
Parce qu’elle est vivante. Parce que son corps le prouve, et parce que tous les hurlements de son âme sont là, dans les crispations de ses jambes et de ses bras, dans la nervosité de ses hanches, dans le port altier de sa tête. Elle danse parce qu’elle a des choses à dire au reste du monde, et qu’il n’y a qu’ici que le monde la remarque et se tait pour l’écouter.
Elle danse parce qu’au fond d’elle, elle entend la musique. Impétueuse, rugissante, comme les vagues d’une tempête sur une jetée. Elle la ressent ; Et là seulement, elle entend.
› Photos : Série « Dance in the shutter » par Mehmeturgut









