
Ivy (10) par Moeity
A l’instant même où elle claque la porte, tout est soufflé. Et le couloir s’allonge de façon grotesque, alors qu’elle perd pied. Attirée par le vide. Le claquement d’une porte, le coeur qui fait un bond, et elle qui se délaye dans le noir comme l’eau accueille à bras ouverts d’épaisses coulées d’encre. Le lieu la boit comme un sirop amer. A l’instant même où elle se fond dans les murs, elle devient un motif de la tapisserie ; Et comme elle dégouline sur le plancher, elle remplit les interstices du bois avide.
Dans ce lieu froid et humide, sombre comme une caverne, elle s’invite dans le tableau vivant des incomplets. Sur les murs s’affichent des silhouettes fortes, lourdes comme de vrais corps, calmement concentrées dans leur immobilité morbide. Des milliers d’individualités sans histoires. Des trophées de chasse pour l’oubli. Des gens dont personne n’a jamais prononcé le nom, qu’il soit hurlé comme une insulte ou murmuré sur tous les tons du plaisir.
Elle éclate en petites gouttelettes sur les plafonds, et sillonne les murs jusqu’à l’angle du couloir. Ses pas ressemblent à des larmes noires ; Elle s’épuise à aller plus loin encore, se distille sous les papiers peints, s’efface en marbrures. Sa dernière part d’individualité sera pour son insatiable curiosité, au bout du couloir. Là où elle espère encore être un peu seule, derrière une porte qui grince.
La porte claque, et elle est projetée comme une insulte. Dans le brouhaha elle distingue les ronronnements d’un moteur, les ronchonnements d’une vieille, les notes discordantes d’une partition jouée par un musicien saoul. Elle est dehors, sur un trottoir. Petite chose sans saveur que même l’oubli méprise.
La vieille ricane.

No.0923835 by =yukanext
La piste. La poussière. Tes mains accrochées au volant. Ta vie suspendue dans une fragile coquille.
La vitesse s’engouffre jusqu’au fond de ta gorge, comme le vent du désert. Tu ne respires plus qu’à petites lampées précautionneuses. Comme un presque mort. Et la conscience d’être aux frontières de la capacité physique humaine te plait, même avec la gorge sèche, la rétine brûlée, les mains soudées à un bout de plastique. La toute-puissance dans un bout de tôle.
Tu l’as tant rêvé.
Les tours s’enchaînent. Douce routine de celui qui se met en danger dans le cadre gentillet des limites de la bienséance. La foule vibre de petits interdits médiocres, et halète à ta place pour que tu n’oublies pas de respirer. Tu es la toupie des envies jamais rassasiés, que l’on ne libérera jamais. Et tu tournes… Dans ta fragile coquille multicolore.
Et les tours…
Chaque silhouette rivée à son siège n’est venue au spectacle que pour assister à la mise à mort. Dans les virages qui s’égrènent, la beauté n’est pas dans le rythme lancinant des petites boules multicolores lancées à pleine vitesse dans les virages ; Elle est dans le geste ultime de celui qui le premier abandonnera le sage ruban gris pour aller embrasser le sable et la poussière. L’émotion n’est pas lorsque qu’un petit homme frêle brandi le champagne, les fleurs et la fille, mais lorsque son bolide se fracasse contre le mur dans un feu d’artifice morbide.
Tu le sais déjà : La gloire est à celui qui meurt à côté de la piste. La gloire pour la petite coquille creuse qui explose dans une gerbe d’étincelles et se libère en quelques secondes de sa condition de toupie sans conscience. La gloire revient à celui qui fait vibrer la foule dans la fade odeur du sang mélangé à l’essence.
Tu es la toupie de ton époque. A toi seul incombe l’immense responsabilité de les faire vivre et frémir, l’espace d’une seconde. Il faudra mettre tout ton art dans cette sortie de piste.

Of a feather by ~carrionshine
Elle scintille de milles feux, ta belle endormie sur un coin de canapé. Au-dessus d’elle un miroir s’incline sur sa beauté frêle, et sa blancheur maladive luit dans l’aube, irréelle. Jamais tu ne te risquerais à l’éveiller.
Elle est belle comme ces personnages de haut rang dans des tableaux aux couleurs chatoyantes, avec cette épaule ronde et nue qui te hante ; Et tu te rends malade à les contempler, elle et son amant.
A ses pieds gît un jeune homme verdâtre, au teint brouillé sur des yeux clos, la main crispée encore sur un goulot. Un soûlard. Un héros. L’homme à abattre.
La cheminée fulmine en chuintant dans un coin de la pièce et jette sur le couple des reflets cendreux. Ils ne sont beaux que parce qu’ils sont deux, parce que leur sourire n’a pas affronté la vieillesse, le froid, la solitude des malades, la tristesse des gens laids. La trahison a transpercé, déjà, l’aube naissante, Et sur la toile dégorge une griffure sanglante L’odeur de mort te faire rire ; Tu t’y plais.
Te te plais dans cette scène, cette fin d’acte sans musique où tu sors de l’ombre, enfin, pour hurler aux spectateurs muets que tu n’es pas stupide, que tu savais, et quelques autres mots sans intérêt qui peuplent ta réplique, ressens-tu l’immonde solitude des gens laids, l’injustice criante : Ils sont deux à être beaux, et amants ; Et le public tressaille pour eux seulement…
Il n’y a pas d’amours illégitimes quand l’autre est mal fait.