Les steriles

Je suis immobilisée, allongée, le nez perdu dans l’immensité d’un plafond blafard, une chape de plomb peinte en blanc, une impossibilité encastrée entre moi et le ciel. Je ne peux pas bouger ; mon univers se réduit à mon champ de vision, une immensité blanche bordée d’un décor qui dégouline sur les côtés, et m’oblige à loucher. J’abdique – je m’en tiens là, à ce blanc qui brûle la rétine et agite le subconscient. Une page vide et de longues minutes à tuer, la tête sur un coussin – le cou tendu à la hache des vaines interrogations. Pas un frisson de froid, pas de douleur, aucun symptôme sur lequel se pencher, rien que cette activité cérébrale inepte et roborative, tout ça à cause de ces mètres carrés de béton blanchi à vif qui égraine sa monotonie sur mes fourmillements dérisoires.

// Snow in Paris

Lorsque je pourrais bouger – lorsque je pourrais annihiler cette station horizontale forcée et abandonner cette résidence où personne n’habite vraiment -, lorsque je pourrais enfin être chez moi, je ne laisserais pas un centimètre au blanc. Je ne le laisserais entrer nulle part, ni sur les plafonds ni sur les murs, et surtout pas sur les planchers. Il n’aura pas le droit de cité, ni sur les meubles ni sur le linge, ni de se cacher dans les draps ni de se pendre aux rideaux ; il ne gagnera aucune bataille avec sa pureté maladive et sa froideur morbide.

Lorsque les passants lèveront le nez de leurs écharpes et observeront le plafond par la fenêtre de la pièce illuminée, ils ne découvriront que des lumières, des portes et des ombres mystérieuses ; rien n’empêchera leur regard d’imaginer la suite, après la poignée que l’on tourne ou le vantail que l’on effleure, rien ne leur ôtera la possibilité d’imaginer qu’après ce plafond, il y a le ciel et l’immensité infinie d’une multitude de probabilités douces ou amères.
Il n’y aura pas de blanc jaunâtre autour du halo aveuglant d’une ampoule nue ; il n’y aura pas ce lustre petit-bourgeois étriqué et ridicule pendouillant sous une moulure postiche.

En attendant, patiemment résignée, le nez sur mon plafond sans avenir, je vois avancer une fissure. Et je chéris cette petite victoire sur la propreté ambiante, irréprochable et stérile.

Les mains lisses

Un café crème, pour elle, un déca pour lui. Ils sont assis l’un en face de l’autre, évidemment, étrangers au monde, indifférents aux autres, personnages à la Doisneau sur un bord de trottoir transformé en terrasse – en promontoire de leur bonheur. Ils nichent sur leur estrade, comme un couple de moineaux rieurs, la gravité en plus, le sourire étudié, les yeux perdus dans l’immensité de leurs rêves, là, juste derrière l’épaule de l’autre. Juste après, il y a le monde flou, les bords ternes d’une photographie vieillie, allégorie de leur amour éternel. Ils sont seuls à deux, à siroter leurs cafés améliorés, sur une table bancale – deux sous sur le bitume.

Le café enfin by *the-eyes-of-edera

C’est une jolie scène qu’immortalisent quelques touristes en goguette. Une jolie fille aux joues un peu rouges sous la bise de novembre, avec ses longues bottes camel qui lui font le pied léger ; un bel homme élégant, avec un foulard de soie jaune sur une longue veste anthracite.
Jolies couleurs d’automne qui finiront mâchées sous les clichés noir et blanc de maraudeurs photographes.

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Au fond de la vallée des ombres

Ecosse, septembre 2010 © Lousia

Pas un cri, pas un souffle. Les rivières ne serpentent plus, et rien ne chante. Au fond de la vallée des ombres, l’eau qui louvoie sans bruit dans ce décor monochrome ne reflète que le gris du ciel, comme une trainée de mercure. Tout est latent, des feuilles attachées à leurs branches précaires aux silhouettes découpées des rocailles acérées. Tout est d’un froid constant, d’une torpeur monotone, comme un cadavre alangui dans l’herbe grise dont il relèverait presque la teinte.

Le paysage reste tapi dans l’ombre, ramassé sous les contreforts d’immenses collines adoucies par leur grand âge. Et lorsque les nuages crèvent, des trainées de larmes sillonnent leurs joues molles de vieilles nostalgiques et s’écrasent au fond de la vallée, grossissant le flot des rivières, sans qu’un seul soupir ait été poussé.

Elle ne dit rien. Silencieuse, elle concentre son attention sur les murs lézardés des bâtisses envahies par les ronces, pousse le soleil à lécher avec tendresse les volets, les toits à demi effondrés. Elle aspire les voyageurs qui la contemplent d’en haut, de ces chemins de montagnes où l’on a que le point de vue du ciel. Elle les attire ; et le temps joue en sa faveur.
Malgré sa rudesse ; malgré les sécheresses, les ombres qui s’effondrent sur elle et ne lui laissent que quelques heures de jour, malgré la rocaille et la poussière. Malgré les générations disparues, englouties par la terre, enfuies depuis des siècles vers des sommets plus doux, où les rivières bavardes s’ébattent du soir au matin.