[***] Opeth – Deliverance

Il est écrit, quelque part, que je mettrai trois étoiles à chaque album d’Opeth qui croisera ma route (selon la théorie de je ne sais quel neurone qui a eu la brillante idée de s’attacher désespérément à chacune de leurs créations). Pourtant, celui-ci a bien failli ne pas les obtenir. Écoutez son histoire.

Elle était là, cette mélodie caverneuse, depuis quelques années déjà. Je l’ai rencontrée par hasard en même temps que sa petite sœur*, plus vive et plus changeante, fascinante dans son genre. Je l’ai appréciée, sans pour autant lui donner une place de choix – autant le dire, ça n’avait pas vraiment accroché. Bien sûr, elle savait m’intéresser lorsqu’elle lançait des phrases cyniques et macabres dont elle seule avait le secret, mais ses charmes froids et discrets n’avaient aucune emprise sur moi. Peut-être manquait-elle d’assurance – dans la famille, on était plutôt rentre dedans, accessible et ouvert. Quant à elle, elle préférait ruminer ses noires idées sous un voile timide et terne. Je crois, en y réfléchissant, que je n’ai jamais vraiment cherché le volcan qui bouillonnait là dessous.

Malgré tout, elle était bien là, la si mal nommée Deliverance. Elle faisait sentir sa présence, année après année. Mais de ce genre de relation ne naît qu’une complicité relative. Persistante, pour sûr, mais manquant un peu de panache et d’exubérance.

Elle était bien là, j’aurais même pu chanter ses notes par cœur.

Quand une personne fait partie de ta vie, mais reste en retrait, tu n’as pas toujours la présence d’esprit de la titiller pour l’approcher. Si elle est là, c’est qu’elle y est bien, qu’elle y reste (, après tout). Et parfois, ces entités là font un coup d’éclat. Oh, rien de spectaculaire, juste un mot, une petite voix qui touche là où il faut à un moment donné. Et là, tout bascule, les moments passés prennent une dimension insoupçonnée, et l’on se rend compte que malgré une distance apparente, chacun de nos échanges avaient un but, une raison. la lumière change, les objets se déplacent, les perspective se déforment.

Je l’ai regardée à nouveau, et j’ai compris qu’elle était là depuis tout ce temps.

Si ce n’est pas avec Deliverance – ce qui est fort probable – c’est peut-être avec ce vieux CD qui traîne sorti de son boitier depuis cinq ans, sous la poussière, que tu vivras la même chose. Oui, voilà, celui là. Il est encodé sur ton ordinateur ? Parfait.

Ces musiques là sont comme ces amies de longue date dont on tombe un beau jour amoureux.

*Ghost Reveries

[*] Kollektiv Turmstrasse – Rebellion der Träumer

J’ai perdu pieds, à un moment. Ça arrive, parfois, quand je crois tomber sur une pépite d’or. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai déchanté, depuis, mais j’ai pris du recul sur ce que j’entendais. Alors toi qui va peut-être écouter ce Rebellion der Träumer dans quelques instants, sache qu’il risque de t’arriver la même chose : impressionnant et génial à la première écoute, mais écœurant à la (pas si) longue.

Je m’en voudrais de t’influencer, ton parcours sera sans-doute bien différent. Heureusement.

Pourtant, chaque fois que je le relance, ce bien-être si particulier me reprend. A l’écoute d’un Kontakt cotonneux, ou d’un Schwindelig entêtant et profondément positif, difficile de faire la fine bouche, tant tout est efficace et agréable. Trop agréable peut-être ? Non, décidément pas. Voilà que mon entrain me reprend à mesure que l’album se déroule, à nouveau.

Mais quand tout sera fini, et que cet Addio Addio si étrange et hypnotique jouera ses dernières notes, je sais que je n’aurais pas envie de repartir pour un nouveau voyage. Quand cela arrive, je ne désespère pas de venir voir le déclic. Si le Kollektiv Turmstrasse fait 50% du chemin, il semblerait bien que le problème vienne de mes propres 50%. Et tu m’en vois fort navré. Je veux aimer cet album, le fait qu’il me rappelle un certain Schiller, en moins pop, n’y est sûrement pas pour rien.

Mais cela n’est sûrement pas pour rien non plus dans mon étrange « répulsion ».

Oh et zut, l’introduction de l’album sur Affekt vaut à elle toute seule qu’on s’y attache irrémédiablement.

Peut-être est-il trop accessible ? Non pas que je veuille à tout prix creuser encore et encore vers l’underground, mais il semblerait que ces ficelles soient un peu grosses. Des samples des quatre coins du mondes – instruments / ambiances / voix et chants ? Bien amenés, individuellement sans doute. Mais dans l’ensemble, on distingue trop nettement chaque atmosphère. Cela manque de liant.

Un interlude entre chaque piste ? Chouette, j’adore les interludes ! Oui mais là, on dirait bien que c’est trop. c’est bête, mais je crois qu’on se fait une vision globale d’un LP comme celui-ci (bien malgré nous) en lisant les titres. Et là, tout est haché. Comme si chaque chanson avait son introduction séparée du reste, d’une durée systématiquement égale à 1 minutes (à quelques secondes près). Découpé au couteau, méthodiquement, et bien trop régulièrement pour paraître naturel. L’élan coupé, il ne reste plus que des images placées dans des cadres bien spécifiques.

Alors voilà, les voix sont superbes, les rythmes et les ambiances travaillés, mais… ça ne fonctionne pas pour moi. Pas comme je l’aurais voulu. Parce que Sphaere est sublime à elle seule, Heimat également, mais rien n’est lié dans ce Rebellion der Träumer – ou plutôt : trop lié pour être honnête.

Alors à toi, fantôme : si tu aimes cet album, détrompe-moi.

Je pose Affekt, juste là, parce que quand même, elle mérite d’être écoutée.

[***] Arandel – In D

Même s’il est difficile de passer à côté en cette fin 2010, je vais partir du principe que tu n’en as jamais entendu parler.

J’ai lu des dizaines d’articles et chroniques sur cet album. Quatre sur cinq disaient la même chose, à l’information près, et dans le même ordre. Follement encourageant. « On ne parle bien que de ce qu’on ne connaît pas » paraît-il. En effet, tout ceci était très documenté, sur le papier, Arandel fait rêver.

Je n’ai pas reçu de communiqué de presse pour Arandel. J’ai reçu Arandel en pleine tête.

Je me disais que j’avais déjà entendu ces vibrations fantômatiques à la limite de l’ultraviolet. C’est Agoria qui avait choisi In D #5 pour introduire le mitigé Balance 016. Les deux premières pistes de cet In D, #1 et #5, mêlent chœurs lourds et rythme binaire, sourds et entraînants, pour nous fondre dans un lieu improbable, chaleureux et impalpable. Même si la guitare des premières notes nous emmènent en terrain connu, les chants spectraux nous tirent hors de cette réalité.

L’album entier est à l’image de ce concept : une base rassurante, parfois trop réelle pour m’évoquer quoi que ce soit, mais fort heureusement tirée sur le côté par un détail parfois insignifiant, comme si l’on était témoin d’une expérience hors du corps avortée, comme si l’âme tentait de se dégager de son enveloppe.

Une note continue, étirée, accompagnée d’entités plus volatiles – violons, cloches, voix, cuivres – , de laquelle sort parfois une mélodie. De tout ceci ressort une impression étrange, de connaître ces lieux et de les trouver pourtant si différents. Les styles utilisés sont variés, pas de genre à définir. Juste une image, ou une sensation.

Et ce n’était pas gagné, me concernant. Trop disparate à mon goût peut-être. Trop réel ? Et puis on en ressort, et on se rend compte qu’on ne garde pas en tête la même image qu’on s’en était faite pendant l’écoute. Quelque chose continue à faire son travail, à ronger les acquis, même après la dernière note.

C’est la matière qui fait cet album, je crois. Une matière curieuse, chaude et vaporeuse, qui se tisse discrètement et construit des cathédrales de pensées abstraites.

Je m’attendais à un énième album techno conditionné par sa mixabilité (intro + conclusion essentiellement rythmique), me voilà avec un de ces albums qui m’appellent quand je ne les écoute pas.