Mauvaise impression

Plié, tâché, il sent les déménagements et l’oubli dans un grenier – dans une cave même. Le papier a gondolé, comme la peau des vieux, et il déplore les mêmes tâches de vieillesse à chaque coin de page. Il sent l’isolement et la résignation des grands oubliés, et les milliers de lignes de son caractères ont disparu, comme les traits d’un visage engloutis sous des rides.

Je ne sais pas ce que l’on met vraiment de soi dans un livre. De la poussière, peut-être, celle de nos mains qui s’effritent en sautant de page en page ; ou nos yeux qui désespérément s’abîment, de ligne en ligne. Des souvenirs qu’on s’imagine réels.

L’objet, ce livre, a bu d’autres regards, a voyagé plus que moi encore ; il fait une halte entre mes mains, une transition ou le bout du voyage. Il n’a rien d’autre à offrir que des zébrures et des pliures, et l’encre des mots qui s’efface m’oblige à écouter attentivement ce qu’il a à me dire.

La relation que nous avons est à sens unique. Je l’aime parce que c’est un objet fragile, délicat, vieillot, que j’entasse par terre en de fragiles échafaudages quand je n’ai plus de place sur mes étagères. Que j’oublie surtout. Il ne me restera de lui que des impressions vagues qui s’imprimeront ailleurs que dans mes souvenirs, dans une autre mémoire ; des signes qui dansent, et en virevoltant forment d’anciens paysages. Lui m’offre toutes ses pages, l’histoire de sa vie, l’histoire qu’il porte encrée en lui, l’absolue musique des mots qu’il égrène.

Les dizaines et dizaines de livres que je traine sont ainsi ma peine. Parce que je ne peux rien leur rendre d’autre qu’un peu d’affection de vieux amants, une petite complicité qui pétille, l’espace d’un instant si léger et infime au regard de leur vie entière, qui dépasse la mienne de décennies et de siècles. Moi et ma culpabilité les porteront à bout de bras, de déménagements en déménagements, d’horizons blêmes en murs bien alignés, malgré leur poids, malgré les tâches, malgré les étagères qui s’écroulent.

Des livres abîmés, achetés par d’autres, revendus pour un sou, j’en adopterais d’autres. Jusqu’à ce que je ne puisse plus les porter.

Les mains lisses

Un café crème, pour elle, un déca pour lui. Ils sont assis l’un en face de l’autre, évidemment, étrangers au monde, indifférents aux autres, personnages à la Doisneau sur un bord de trottoir transformé en terrasse – en promontoire de leur bonheur. Ils nichent sur leur estrade, comme un couple de moineaux rieurs, la gravité en plus, le sourire étudié, les yeux perdus dans l’immensité de leurs rêves, là, juste derrière l’épaule de l’autre. Juste après, il y a le monde flou, les bords ternes d’une photographie vieillie, allégorie de leur amour éternel. Ils sont seuls à deux, à siroter leurs cafés améliorés, sur une table bancale – deux sous sur le bitume.

Le café enfin by *the-eyes-of-edera

C’est une jolie scène qu’immortalisent quelques touristes en goguette. Une jolie fille aux joues un peu rouges sous la bise de novembre, avec ses longues bottes camel qui lui font le pied léger ; un bel homme élégant, avec un foulard de soie jaune sur une longue veste anthracite.
Jolies couleurs d’automne qui finiront mâchées sous les clichés noir et blanc de maraudeurs photographes.

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Joyeuse nuit d Halloween !

Ne vous éloignez pas trop de la maison, ne vous perdez pas dans les bois sans lanterne.

Photos : Thibaut / Retouche : Lucie (présente sous le chapeau aussi.)

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