Ce n’était qu’un souffle au milieu des arbres. Mais lorsqu’on tendait l’oreille, on pouvait percevoir une discrète mélodie lézardant entre les crachement du gramophone, aussi désuète et poussiéreuse que son écrin de bois et de pierre. La vieille bâtisse attendait patiemment, au creux de sa forêt, que quelqu’un veuille bien la divertir.
[audio:http://www.mizzenmast.fr/music/caretaker1.mp3]
Lire la suite

Ses ramures s’étendent en vastes delta autour de racines noueuses. Il y fait frais depuis des décennies – il y fait sec, aussi. La mousse a remplacé l’herbe rase, et la pénombre incomplète berce de lueurs transparentes le sol tapis d’aiguilles. Il est l’abri des nuits d’orages, quand le ciel tonne et les zébrures déchirent en chuintant des sommets verts tendres bien plus hauts que lui ; il est le creuset des amours infidèles, le lit des chevaliers errants et le gardien des secrets de gosses. On le dit sage ; il suffirait de tendre l’oreille, les nuits de pleine lune, quand sous l’astre froid il se délasse, et que se fendille son mutisme.
Des légendes innombrables courent sur sa forme de hutte, les reflets de son écorce ou l’odeur délicate qui l’enveloppe. Des contes fantastiques, peuplés d’images pastels, à la saveur de grenier d’enfance.
L’insolent qui l’a pointé du doigt en lui donnant ses titres de noblesse n’arpente plus le sous-bois depuis des lustres. Les journées d’été, quand son bois craque au fort de la fournaise, l’arbre s’incline sur des couples qui l’ennuient de suave indolence. Ce sont toujours les mêmes promesses qu’il laisse dégoûter de ses branches basses ; les mêmes gestes patauds qui froissent le tapis d’aiguilles ; la même ferveur de ceux qui se persuadent de mettre du sacré dans leurs vaines embrassades.
Les contes pour jeunes filles ferment pudiquement leurs pages cornées sur les escapades des princes aux multiples amoureuses, les troncs lacérées des arbres où les serments éternels s’étalent, et la rigueur des hivers qui toujours s’avancent.

Ecosse, septembre 2010 © Lousia
Pas un cri, pas un souffle. Les rivières ne serpentent plus, et rien ne chante. Au fond de la vallée des ombres, l’eau qui louvoie sans bruit dans ce décor monochrome ne reflète que le gris du ciel, comme une trainée de mercure. Tout est latent, des feuilles attachées à leurs branches précaires aux silhouettes découpées des rocailles acérées. Tout est d’un froid constant, d’une torpeur monotone, comme un cadavre alangui dans l’herbe grise dont il relèverait presque la teinte.
Le paysage reste tapi dans l’ombre, ramassé sous les contreforts d’immenses collines adoucies par leur grand âge. Et lorsque les nuages crèvent, des trainées de larmes sillonnent leurs joues molles de vieilles nostalgiques et s’écrasent au fond de la vallée, grossissant le flot des rivières, sans qu’un seul soupir ait été poussé.
Elle ne dit rien. Silencieuse, elle concentre son attention sur les murs lézardés des bâtisses envahies par les ronces, pousse le soleil à lécher avec tendresse les volets, les toits à demi effondrés. Elle aspire les voyageurs qui la contemplent d’en haut, de ces chemins de montagnes où l’on a que le point de vue du ciel. Elle les attire ; et le temps joue en sa faveur.
Malgré sa rudesse ; malgré les sécheresses, les ombres qui s’effondrent sur elle et ne lui laissent que quelques heures de jour, malgré la rocaille et la poussière. Malgré les générations disparues, englouties par la terre, enfuies depuis des siècles vers des sommets plus doux, où les rivières bavardes s’ébattent du soir au matin.