Tant qu’il neige sur Paris

Paris, 23h, il neige. En plein Montorgueil il n’y a personne pour s’en émouvoir, pas un passant ou presque, pas une paire d’yeux pour se hausser jusqu’aux lueurs des réverbères et apprécier leur molle chute. Les photos de flocons s’enchaînent sur les réseaux, déversées d’une fenêtre, regardant la rue vide de haut.
On ne se sent jamais aussi seul que dans une capitale, jurent certains. Que dire d’une capitale sans hommes pour réchauffer ses pavés ou illustrer ses photos de ruelles.

Je glisse et j’ai froid, je tempête sous une mèche trempée, toute à mon impatience d’en finir vite en m’engouffrant dans l’haleine chargée des couloirs de métro. On se s’en débarrasse guère, des ces longs tunnels souterrains qui avalent avec eux bonne humeur et légèreté. Du coup d’œil avisé pour éviter le joueur d’accordéon non plus, pas plus que l’habitude de surveiller sans y penser ces deux loups solitaires efflanqués qui s’assoient en pointant de leurs mentonts imberbes chaque individu de sexe féminin.

Ça non plus, je ne l’ai pas oublié. Regarder sans voir, pour sentir soudain vibrer quelque chose, l’attirance vers un des personnages de la scène mobile. Ce soir c’est elle qui me remet sur les rails.
Elle et ses bottes hautes, sa doudoune noire et vernie. Cheveux fins attachés, elle montre ses racines brunes sous une coloration blonde qui a viré. Son profil est minuscule, et quelque chose cloche. Quelque chose ne tourne pas rond dans son visage tourné vers l’infini horizon bordé de sièges de métro que son regard fixe avec constance.
Les yeux sont trop maquillés, certes. Son nez petit diminue encore la surface de son visage. Mais ce sont ses lèvres, outrancièrement dardées sur le monde, un bec de vilain canard, une avancée en terre inconnue, des lèvres ! Que l’on dirait sorties d’un magazine de ragots… Des lèvres posées sur une peau épaissie et crevassée, cachée sous un fond de teint trop sombre, et qui semblent clamer des horreurs qu’elle n’a peut-être jamais imaginé…

Fascinée, je ne sais comment me détacher d’elle, et de l’histoire bâclée qu’elle m’inspire. J’oublie les loqueteux en veille, je ne regarde qu’elle et son profil ridicule, petite marionnette d’une quelconque maison hantée, étrange mulot rempli de tumeurs – d’une seule, à dire vrai, postée entre son menton et son nez.
Curiosité macabre.

Et pis elle s’agite, frémit, les épaules agitées de soubresauts. Elle s’anime et devient vivante sous sa cire. Elle oscille un peu, en se cachant le visage dans le sac qu’elle a devant elle. Je reconnais ses mouvements d’épaules et son soupir, son regard fixe porté sur l’infini arrêté par une porte de métro.
Elle tremble et pleure en silence, sans aucune larme. Ses frémissements la trahissent mais elle tient bon, en relevant le menton.

Je descends du métro, il est l’heure. Le froid me gifle. Je laisse dans les couloirs du métro mes histoires et mes scénarios. Comme hier…. Paris me peine.

2 Comments

  1. Ils sont toujours saisissants, les instants, les brèves de vies que tu saisis et partages, et comme toujours j’aime, même quand dedans il y a de la peine…

  2. C’est très bien décrit et je vois tout à fait ce dont tu parles ; On se crée des histoire sur ce que les gens nous inspire. Parfois on s’y attarde un peu, parfois ce sont des bribes d’impressions rapides sur les gens que l’on croise.

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