Les cartons sont arrivés. Entassés les uns sur les autres, ils envahissent deux pièces, s’éparpillent dans d’autres, s’égrènent de part en part de l’escalier aux placards.
Huit ans de vie sur les chemins, sept déménagements, des appartements de plus en plus grands. Des cartons, partout, pour résumer une errance qui prend fin.
Rentrer avec le poids des cartons sur ses épaules. La tête de basse, un pli amer au coin des lèvres, un sourire mauvais aussi. Rentrer avec le silence et l’absence, comme un réfugié apatride. Dans chaque pièce j’ai l’impression de passer, plusieurs fois par jour, une frontière. Une ligne imaginaire entre celui qui a disparu en me laissant tout, et tout ce que j’ai accumulé ailleurs et qui me parait soudain anachronique, parfois dérisoire.
Des dizaines de cartons, trois ou quatre meubles, quelques grammes de souvenirs. Des choses auxquelles je dois trouver une place, patiemment et sans heurts. Entremêler patiemment deux mondes, celui d’où je viens et celui qui m’a ouvert ses portes ailleurs. Retrouver un équilibre.
Il me suffit de sortir mes mains des poches. De regarder autre chose que mes pieds, de relever la tête, de ravaler ma colère. Prendre un carton, l’ouvrir, et mettre chaque chose à sa place.


…Et de garder le regard pointé vers l’avenir, toujours.
Y’a un peu de buée.
Oui, lever la tête est un très bon début. Courage.
Même attirée par un puissant magnétisme affectif, il faut une sacrée dose de courage pour revenir ainsi aux sources, avec armes et bagages, là où l’omniprésence de l’absent fait mal. Trouver un autre mode de relation avec lui, se réapproprier les lieux…Peu à peu, la colère volcanique, justifiée, et la révolte qui sourd céderont la place à une sérénité sans oubli, qui préserve les souvenirs et en fait des alliés pour avancer à nouveau, malgré les vents contraires, réinventer sa vie – qui sera toujours autre désormais -, et prolonger celle de l’absent à travers soi. Pas d’autre voie envisageable.
Chez moi aussi, il y a de la buée. Impossible d’y échapper. La ligne d’horizon n’est pas nette, semble inaccessible pour le moment.
Mais ce débordement émotionnel qui submerge et place face au vide, au néant quelles que soient les incitations extérieures – peut-être trop précoces – à regarder vers l’avenir, est aussi salutaire. Passage obligé avant de reprendre goût à la vie, en s’accordant des plages d’évasion, souvent teintées de nostalgie : lire, marcher, écouter ses morceaux favoris, communiquer, naviguer, voyager etc. Tenir bon et garder le cap, surtout. La coque est certes bien abîmée, touchée en profondeur, mais n’a pas coulé à pic, et ne coulera pas à retardement : le renflouement est en cours sur nos côtes. Le phare est toujours là, quelque part. Courage ! Le Capitaine n’abandonne jamais son équipage. Il veille sur lui. Il l’inspire. Le contenu de chaque carton, comme chaque meuble, trouvera sa place, naturellement (certes peut-être pas sans douleur). Et l’esprit torturé l’apaisement, un jour…