Elle n’est pas flattée

Elle est gracieuse. Sa silhouette juchée sur un vélo se détache de la poussière ; elle est grande, brune, une jolie image floue qui dévale la route en sens inverse. Elle passe sa main dans ses cheveux – il fait déjà chaud, et continue sa route.
Un sourire aux lèvres je lui construis une identité factice. Un premier jour de vacances, un vélo emprunté à un frère. Un petit déjeuner estival, à prendre sur une terrasse face à la rivière, avec une poignée d’amis mal réveillés.
Je l’imagine comme une photographie de saison, avec sa robe blanche, et tous les souvenirs de vacances en bord de mer qui s’y rattachent. Les amis, les cousins ; une vieille maison de famille, un jardin en friche, les herbes déjà desséchées par le soleil du matin.

Un joli cliché d’été, sur un papier déjà un peu jauni.

Il a commencé à traverser la route et a posé son regard sur la jeune fille à vélo, au moment où je me demandais ce qu’elle pourrait faire de sa journée. Il s’est arrêté net, l’oreille dressée, le regard vide derrière ses lunettes.
Et tandis qu’elle le dépassait, il a fait demi-tour sur lui-même, l’oeil rivé sur son dos ; une volte-face malhabile et grasse, le pas de danse d’une ballerine ventripotente de fête foraine, le maquillage au creux de la lipe et la bedaine agitée sous sa chemisette de vieux commercial en goguette.

L’image est sortie du cadre.
Son air goguenard et sa trogne lubrique a rajouté à mon personnage encore flou, sans réelle consistance, un cul – des fesses sur une selle de vélo, des cuisses rondes et halées – des seins, un gros plan sur la chute de ses reins.
Il a transformé mes quelques images secondes filmées en Super 8 en film pornographique en qualité streaming, rien qu’en se retournant comme un chien piste une odeur de viande avariée.

Ma jeune ville à vélo, elle, a disparu dans la poussière.

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