Ailleurs

Ainsi, l’aurore est née comme une insulte. Morne et rose, comme un bout de peau flasque découverte par une brise inélégante ; douceâtre comme un objet inutile posé sur le bord d’une fausse cheminée. Elle a arrosé la terre de sa pâleur et irradié les champs où gelaient de concert des gerbes de blé incolores, en giflant les noirs et les bleus avec sa traine sale. Elle a éveillé les cris stridents, le hurlement des machines, la crasse des réveils moites, en susurrent à leur oreille des mots ordinaires, en leur insufflant la routine hébétée d’une bête de somme rompue à tous les naufrages.

Les jours se ressemblent, dis-tu. Les jours ne valent rien ici, écrasés de lumière – nulle ombre où t’abriter, où disparaitre. La course folle d’un soleil malade t’empêche de dormir, balloté par la poussière, brûlé par le sable. Tu tempêtes – et les vociférations de ta voix rauque se terminent dans un sifflement mesquin, la gorge desséchée par l’air et la colère. Le ridicule t’épuise. Le vent emporte tes déchainements stériles et les évaporent au-dessus des collines.

Ailleurs on rêve d’ici. Le sais-tu ? Des silhouettes s’effacent sous de longs pardessus, en longeant les murs sous la menace d’inépuisables gouttières. La puanteur plaquée au sol par d’insolentes averses remplit d’amertume les passants qui se hâtent vers un havre médiocre, où s’ébrouent d’immenses chiens mouillés. Ils s’attablent, juchés sur des sièges qui grincent, la tête entre les mains, les yeux fixés sur de piètres toiles. Un sourire aux lèvres, ils admirent le velouté du trait de l’infâme barbouilleur, qui les nargue de ces paysages vallonnés où il fait toujours beau. Ailleurs.

Il n’y a pas de refuge pour les âmes damnées. Elles brûlent sous les torrents d’averses ; elles se noient dans l’air vicié qui les consume.
Il n’y a que les pas que l’on décide de poser, pieds nus sur les roches coupantes, le torse bombé, la larme à l’œil. Il n’y a pas d’horizon pour ceux qui s’enterrent sous les ombres, et pas davantage pour ceux qui ne regardent que leurs pieds en courant sur les trottoirs.

Va jusqu’où ton regard porte.

 

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