Malbouffe et culpabilisation

Ce matin France Inter m’a fait soudain dresser l’oreille (la mauvaise, la gauche, celle qui est la plus vindicative) : Sarkozy aurait dénoncé, dans une interview donnée à la presse en affinité avec le sujet (AgraPresse et Terre agricole), les « suspicions » visant les agriculteurs », et les contrôles « tatillons » dont ils seraient les victimes.

Mon sang (le rouge et vert, celui matinée d’algues vertes, souviens-toi) n’a fait qu’un tour et j’ai hurlé « Quel con ! » depuis ma salle de bain, à destination de la radio (enfin, de Sarkozy surtout). Pardon au chroniqueur.
Mais avant d’éructer davantage, je me suis décidée à aller fouiner du côté de la presse en ligne ce qu’on en disait, et je suis tombée sur l’article de Le Monde : « Environnement : Sarkozy dénonce les « suspicions » visant les agriculteurs« .

 

(Une image de veaux mignons avant de continuer, pour faire redescendre la pression)
(Photo prise par mes soins lors de ma chouette expérience de mini-reporter Qsec l’année dernière, dont le thème était justement… l’alimentation)

Bon sang ne saurait mentir. J’ai lu et je me suis mis à dégager de violentes bouffées de haine, comme un tas d’algues séchant au soleil de midi.

Je supporte assez mal la tactique du diviser pour mieux régner.
Je vire très aigre quand on me ressort systématiquement le seul argument de l’agriculture de masse, celle qui détruit le plus l’environnement : « Mais nous nourrissons la France Mâdâme. Et même le monde !« .

Je ne vais pas revenir sur le fait que l’agriculture intensive épuise les terres, à moyen et long terme.
Je ne vais pas quand même devoir expliquer, moi simple citoyenne sans bagage agricole, que l’agriculture raisonnée, et l’agriculture biologique, sont une vraie réponse à long terme pour la production de produits de qualité, la préservation de l’écosystème et la le bonheur des agriculteurs – et leur santé surtout.
Je ne vais pas rappeler que je viens d’une région sinistrée, la Bretagne, qui produit tant de porcs, de poulets et de bovins que son sol est détrempé par la crasse, les produits chimiques, les antibiotiques ; que l’eau recèle des trésors cachés de saloperies en tout genre ; et les côtes dégueulent d’algues immondes et fluorescentes. Une région où le lobby paysan est si puissant et si peu regardant qu’il se permet d’augmenter les surfaces de production (animales notamment) sans même se donner la peine d’en demander l’autorisation aux autorités locales (enfin si, après coup).
Je ne vais quand même pas devoir expliquer qu’il est assez dégueulasse de balayer d’un revers de la main, pour de vagues raisons électoralistes, le travail de ces inspecteurs, et de piétiner les lois – pour un président de la république ça fait tâche…

Nourrir le monde ?
Mais regardez vos lardons à bas prix dans les rayons des supermarchés ; sentez-les ! Ils puent la vilaine graisse, ils sentent la bête qui n’a jamais vu le jour, qui a mariné dans ses propres excréments, ils ont la couleur des chairs flasques engraissées par les médicaments et les protéines animales. Ils puent, vos lardons ! Ils viennent de cochons perchés sur des tas d’immondices, sans muscles, sans chair. Ils puent !
Elles sentent tellement mauvais, ces volailles borgnes que l’on vous sert, blanchâtres et molles, avec cette pointe d’eau de javel sous la macération de la plume !
Ils sont laids, vos légumes calibrés sans couleurs, plein de flotte et de pesticides, vos tomates hors saison, vos courgettes sans goûts, vos épinards de cantine !

C’est ça, « nourrir le monde » ? Donner à ceux qui n’ont pas beaucoup d’argent, de la graisse à bouffer pour calmer la faim ?
C’est ça, pour vous consommateurs, la priorité, ingurgiter du bas prix pour pouvoir vous payer plus de fringues (produites à bas coût dans des pays sinistrés par la production de coton) ?

Non M. Sarkozy, il est hors de question d’arrêter ces contrôles juste pour grappiller plus de voix chez les agriculteurs. Si vous souhaitez vraiment aider l’agro-alimentaire, attaquez-vous vraiment aux marges des intermédiaires, aux centrales d’achat ; aidez les exploitants qui le souhaitent à basculer vers une agriculture raisonnée, ou même biologique ; déculpabilisez les gens qui travaillent la terre en les aidant à vivre de ce qu’ils produisent et vendent, et dont ils sont fiers, et pas à survivre d’aides compensatoires.
Cessez de gaver les gosses avec les épinards de la cantoche, ces choses flasques et visqueuses, produites par des grands groupes industriels qui saupoudrent tout de sel et d’exhausteurs de goût.

Parce que quand on a goûté à un jambon qui a galopé dans les prés, quand on se gave de petits pois tout juste cueillis jusqu’à en avoir mal au bide comme des mioches, quand on a savouré la texture fondante d’une soupe maison, on comprend soudain que l’on passe à côté de milliers de petits bonheurs gustatifs, et de la valeur du partage.

Le partage, M. Sarkozy, de l’assiette à la poignée de main que l’on échange, au regard compréhensif que l’on pose sur les autres ; la culture du repas de notre beau pays frondeur ; c’est une valeur qui devrait être écrite au fronton des écoles, devant les cantines, taguée sur les tôles ondulées des grandes surfaces.

En attendant, moi, je retourne cuisiner.

11 Comments

  1. Wow ! Bien dit.

  2. Suis pas certaine de l’avoir parfaitement formulé mais en tout cas, ça vient du coeur. (et de l’estomac)

  3. Ah bon sang! Pourquoi j’ai lu cet article, ce soir je serai obligé de sentir mes lardons en les sortant du frigo ! Ceci dit, c’est un mal pour un bien, merci beaucoup pour cet article.

  4. Ahahahah ! J’espère que ce ne sera pas une expérience trop traumatisante jusqu’à en devenir végétarien.

  5. D’accord sur la critique de l’action concrète des gouvernements, moins d’accord sur la critique des consommateurs.

    « C’est ça, pour vous consommateurs, la priorité, ingurgiter du bas prix pour pouvoir vous payer plus de fringues »

    Quand les petites gens sont matraquées par la pub pour des produits à base de viande, le simple fait de ne pouvoir se permettre d’acheter ces produits est un facteur de stigmatisation supplémentaire pour les plus pauvres.
    On ne peut décemment pas penser que c’est pour acheter plus de fringues que les bénéficiaires du RSA (par exemple) finissent par acheter du lardon low-cost. C’est juste parce que c’est le seul type de lardon qu’ils peuvent s’offrir.

    Quant aux épinards de la cantine, à part cuisiner des plats à emporter pour les gosses (qu’ils mangeront froid, ou qu’ils ne mangeront pas, ou qu’ils se feront racketer), je ne vois pas quelle solution il y aurait.

  6. Oui mon exemple est un peu violent.
    Cela dit il y a un vraiment inversement de valeurs dans le budget. Alors pour certains c’est bien, mais ça entraine des conséquences différentes.
    Il y a quelques décennies le budget alimentation était le premier, avant le logement (bon, ça c’est encore un autre sujet…), avant les vêtements, avant le loisirs, etc. – premier et de très loin. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, et il y a plein de raisons pour ça. Mais il y en a une, dans le tas, qui est réelle et qu’on oublie souvent de noter : on ne connait plus la vraie valeur de certains produits. Parce que la production de masse nous a tellement habitué au bas coût qu’on oublie qu’un produit soigné, que ce soit un légume, un stylo ou une paire de chaussures, ça a un prix.
    Evidemment il y a ceux qui ne peuvent pas se payer ce genre de choses. Et puis il y a ceux qui ne le veulent pas (c’est leur choix). Et donc, ceux qui ont juste oublié que non, une paire de vraies chaussures qui ne craque pas au bout de 6 mois, et qu’on peut réparer, en vrai cuir et avec des coutures et pas de la vilaine colle, ça ne vaut pas 40 euros.
    C’est plutôt à ça que je voudrais relier mon exemple en fait : la vraie valeur des choses, on l’oublie parce que la plupart du temps ce qu’on nous propose, ce sont des produits de masse à bas coût. Et à faible qualité.
    Ce n’est pas notre faute, évidemment, mais on peut agir en tant que consommateur – même quand on ne roule pas sur l’or. Et il y a plein d’initiatives aujourd’hui qui permettent d’acheter grouper, de diminuer les coûts, de trouver le bon producteur près de chez soi. La Ruche qui dit oui par exemple.
    Par contre pour les légumes de la cantine je ne suis pas forcément d’accord avec toi. Ça prend un peu plus de temps d’aller choisir ses légumes, mais différentes initiatives ont montré que ce n’était pas forcément plus cher. Et je ne parle pas forcément des cantines bio !

  7. Ton billet me parle. Effectivement, tu pars un peu dans tous les sens mais je suis pareille quand un sujet me tient à coeur et qu’il y a tant à dire. Je tiens un blog culinaire depuis plus de 5 ans et j’ai pris conscience de bcp de choses grâce à lui: les saisons, la qualité des produits, l’écologie… Aujourd’hui, je privilégie les produits maison aux produits industrielles, je fais mon marché toutes les semaines en choisissant les petits producteurs locaux aux revendeurs, quand je pars en vacances, je ne peux m’empêcher de consommer les spécialités régionales pour encourager la production locale. J’aimerais pouvoir faire plus mais cette qualité de vie a un coût. Il faudrait remettre tout à plat et penser raisonnablement. Malheureusement, la loi du marché reste la plus forte et la course au rendement prime au détriment de la qualité. Les inspecteurs sont une plaie pour certains producteurs car ils ont le pouvoir de fermer une exploitation. Qui dit fermeture dit gens au chômage donc contre-productif pour lutter contre la crise… Du moins, c’est ce qu’on veut nous faire croire car l’intoxication alimentaire revient à la même chose et même pire: gens au chômage mais aussi dédommagement des victimes. Bref dans cette course folle, l’Homme a oublié une chose: se nourrir est vital… Si en plus, on pouvait « bien » se nourrir, ce serait parfait. Je préfère utiliser mon argent pour bien manger (et bien boire ;-) ) plutôt que pour me payer le dernier iPhone ou le méga forfait télephone/internet. Allez, je retourne cuisiner moi aussi.

  8. Je me permets de répondre à Michel V: les lardons 1er prix=vol. Si tu regardes les lardons 1er prix, c’est surtout du gras et du mauvais gras. Ce n’est donc pas une affaire si tu ramènes le prix à la quantité de viande réellement présente dans les lardons. Si en plus, tu vois à long terme les effets sur la santé, je ne suis pas sûre que les foyers dans le besoin soient aidés.
    J’ai entendu un spécialiste dire que la vie coûtait plus chère pour les foyers pauvres. Par exemple, la minute de communication mobile coûte plus chère pour une carte prépayée (souvent privilégié par familles modestes) que pour un forfait. Autre exemple: l’électroménager écologique et économique coûte 2 à 3 fois plus cher que celui gourmand en énergie. L’exemple pris par Lousia concernant les chaussures est aussi un bon exemple. Bref, le low-cost a été inventé car pour les professionnels de l’agroalimentaire, tous les moyens sont bons pour se faire de l’argent. Ce ne sont pas des philantropes. Ils vivent pour se faire de l’argent.

  9. Pierre-Alexandre Voye

    Sans défendre Sarko dont je n’attend qu’une chose, disparaitre de nos vies, le contrôle des agriculteurs éleveur sont __vraiment__ tatillon.

    Je connais personnellement un éleveur qui pour chacune de ses vaches, doit noter dans un cahier qu’elle est passé de tel à tel parcelle à tel date.
    Genre une liste
    11/11/2011 – Vache n°441098 Parcelle 6 à parcelle 9 à 11h

    Si ce n’est pas à jour, grosse amende.

    Donc, les contrôles sanitaires, ok, mais là ça devient débile.

  10. Lousia : du coup le problème de la cantine est celui de la qualité des aliments servis, elle-même subordonnée au budget dont dispose la cantine, qui n’est souvent pas énorme.

    Miss Tiny : c’est évident que c’est du vol, et qu’on fait autant voire plus de profit sur les offres les moins chères. Mais si le 5 du mois quand t’as 100 euros pour finir le mois et nourrir tes gamins, tu as assez difficilement en tête ces enjeux là.

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  1. [...] et je ne saurais au final que trop lui conseiller ainsi qu’à Lousia, surtout suite à ce billet. En sortant de la Fille Automate, on est riche de nombreux détails sur le monde qui risque bien de [...]

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