Matérialisme et désincarnation

Il est de bon ton, dans certains milieux, de défendre la dématérialisation de la création artistique, principalement musicale et littéraire. Je préfère généralement la fustiger, par préférence personnelle pour le support physique, sans trop savoir ce qui me gêne au juste. On veut nous faire accepter que l’avenir de la création est dans le numérique, que le support est déjà mort.

Oui après tout, avoir plus de trois romans sur soi en permanence (à condition de tous les lire), c’est très bien. Emmener avec soi sa discographie complète a de quoi séduire – surtout lorsqu’il s’agit, dans mon cas, de pouvoir brancher le lecteur n’importe où pour faire découvrir, commenter, écouter à plusieurs.

Malgré tous ces arguments, la gêne subsiste. Une habitude sans doute. J’ai toujours choisi les vêtements dont les poches étaient suffisamment grandes pour pouvoir contenir un CD (voire deux.) Je me plaisais à regarder encore et encore le visuel, à le sentir juste présent, à le posséder comme une amulette. Or je le sais bien, il semblerait ; le salut de l’humanité réside en ce que nous sommes, et non ce que nous possédons.

Il y a un truc qui cloche dans ce système que tout le monde semble accepter, cette… « solution ». En séparant l’œuvre de son support, nous ne faisons pas que la rendre plus accessible et plus transportable. Nous l’arrachons à son milieu naturel.

Resituons : le corps humain est une interface. Il capte les stimuli transmis par nos cinq sens, pour les transformer en impressions, en formes abstraites construites par notre subconscient, et plus tard, en souvenirs.

Un disque nourrit quatre de ces cinq sens : le geste appris par cœur de l’ouverture de la boîte, l’index au centre du CD, le pouce sur la tranche, et la pression des autres doigts pour le poser sur la platine. L’odeur du livret ouvert pour la première fois. La vue de l’objet, les informations / photographies / artworks présentés. Et cette petite rayure que nous n’avions pas remarqué, là, sur la tranche. Sûrement une maladresse lors du transport. Et bien sûr, la musique en elle-même. (Et encore, je n’ai pas connu le vinyl à son heure de gloire. Et je ne parle même pas des packagings créatifs et originaux que certains proposent.)


un MP3 ne nourrit que l’ouïe.

On peut étendre la même chose à la photographie, à la littérature, à la poésie, à tout ce qui fertilise l’imagination.

Et au final, quand on réfléchit un peu, rien de ce qui est dématérialisé ne pourra, du moins pour l’instant, sustenter autre chose que l’ouïe et la vue. Je crains que l’ensemble de la création ne se voie tronqué des trois quarts de son potentiel évocateur. Et quand l’odorama sera (éventuellement) mis à disposition du grand public, n’aurons-nous plus droit qu’à des parfums de synthèse ?

Des parfums de synthèse, oui, mais qu’on peut emporter partout !

D’aucuns semblent prompts à s’attaquer aux matérialistes attachés à leur « objet ». L’objet, si vil face aux émotions, aux idées, à l’imagination. Mais on oublie le rôle de l’objet.

Non, plus exactement : on oublie que l’homme est un animal, régi (et limité, mais c’est une autre histoire) par ses sens, dépendant de cette interface monde / esprit dont il voudrait s’affranchir.

…Vous avez remarqué ? Dans l’imaginaire humain, le personnage de l’ange ou du vampire, qu’il soit saint ou démoniaque, est confronté au même cauchemar : l’éternité à ne plus pouvoir ni goûter, ni sentir, ni toucher. Rien qu’entendre et voir.

Moeity

8 reponses a “Matérialisme et désincarnation”

  1. _slakh dit :

    Curieux : tu dis « imaginaire humain » comme s’il y en avait d’autres, comme si on en connaissait d’autres… J’aime bien, ça fait rêver.
    Précisément, j’aime beaucoup tout ce qui est création contemporaine, et donc numérique : on revisite la création, vraiment. Ca se remarque beaucoup en littérature (François Bon est pionnier en la matière : cf. son blog Le Tiers Livre et la coopérative d’auteurs qu’il a créée Publie.net), où l’outil (le site) devient un support pour une oeuvre nouvelle.

    Je ne crois pas en la suprématie du support : j’aime lire, j’ai même fait un DUT métiers du livre, j’aime l’objet livre, mais la beauté du livre est plutôt du côté de l’achat, pas de la lecture. Quand je lis, je ne sniffe pas, je ne caresse pas, je suis happée par les mots. Après, je suis étudiante, je n’ai que des livres de poche quasiment, et ça n’a pas grand intérêt. Ca sent, certes, vaguement le papier, mais les plus vieux sont déjà jaunes, le papier est craqué. Objet éphémère. Par contre, le contenu, dématérialisé dans mon interprétation personnelle, je le garde.

    En plus, je n’ai jamais vraiment connu le CD. Mais c’est vrai que pour offrir un cadeau, quelque chose de tangible est plus présentable qu’un fichier numérique. C’est pourquoi j’offre des porte-clés.

  2. Selenite dit :

    Mais il y a d’autres imaginaires, on n’y a juste pas encore pensé ^^

    Je comprends l’idée, utiliser de nouveaux supports pour proposer autre chose ; Laurent genefort avait utilisé son site web pour demander à ses lecteurs de proposer des nouvelles en accord avec l’univers qu’il a créé via ses romans. Je ne nie pas que certaines initiatives sont fort intéressantes, mais j’aurais toujours besoin qu’elle s’accompagne de quelque chose de palpable.
    Et je ne parle pas du fait que les créateurs originaux sont trop rares.

    Un des exemples, les jeux musicaux à la Guitar Hero. Fort bien, une toute nouvelle expérience à partir d’un format qu’on pensait usé. Mais toujours du tactile, des sensations, et c’est ce qui a marché.

    Oui, le contenant est plus important, bien sûr. Mais même si je peux être chamboulé par une mélodie ou une phrase, je retiendrai toujours plus une œuvre si son support me touche également. C’est un univers complet, qui m’apparaît tronqué lorsqu’on ne présente qu’une de ses parties.

  3. _slakh dit :

    Certes, je comprends ce que tu ressens, qui est assez commun en fait. Mais (du moins pour le livre, domaine que je maîtrise mieux) le numérique n’a pas pour but de supprimer le papier. D’ailleurs, malgré la crise de la musique, le CD existe toujours, le DVD aussi. L’oeuvre d’art existe encore. Ce sont des supports complémentaires plus que contradictoires, nul ne cherche à rendre l’un supérieur à l’autre, enfin il me semble (et ce but serait de toutes façons trop présomptueux pour réussir).

  4. Selenite dit :

    les effectifs dans les rangs du CD se réduiront à peau de chagrin, tout comme pour le vinyle ou la cassette. Il n’a plus sa place là où tant de gens préfèrent ne pas s’encombrer d’un objet en plastique. Les niches, elles resteront. J’en serai ^^ mais le numérique l’aura clairement remplacé, de la même manière que le cd a remplacé la cassette (qui elle même a voulu remplacer le vinyle).

    J’essayais de mettre d’autres mots que « je suis attaché à l’objet ». Ça va plus loin qu’une simple préférence, je pense que c’est une certaine forme de connexion qu’on délaisse. Faute d’objets véritablement intéressants peut-être.

  5. _slakh dit :

    Ce que tu soulève est très intéressant, le rapport à l’objet comme média entre l’oeuvre et le spectateur/auditeur/lecteur. C’est un réel changement dans la manière d’être dans le monde, en fait, la numérisation, tu le soulignes très bien. Mais je ne suis pas sûre que ça nous rende moins humain – peut-être simplement plus fous, car trop de choix.
    (J’ai lu un article ce matin qui citait Freakonomics, sur la société d’aujourd’hui qui a comme mal contemporain d’avoir trop de choix sur tout, je te le cite même si rien à voir avec ton sujet : http://www.arte.tv/fr/Comprendre-le-monde/Cherche-ame-soeur/3383432.html –> « Tout ça rappelle le best-seller américain « Freakonomics » et sa dénonciation d’une tyrannie bien moderne : l’embarras du choix. Le moindre supermarché propose 400 références de dentifrice, 800 différents paquets de céréales, 2000 lecteurs mp3. Bon, peut-être un peu moins. Non seulement on perd un temps fou (un iPod… euh nano, video, shuffle ?), mais quand le choix se révèle inadapté (damned, cet iPhone 4G ne marche que si on est droitier), toute la responsabilité retombe sur nous – rarement sur le producteur. Parce qu’il suffisait de mieux choisir. Pire encore : même quand vous obtenez, par miracle, un produit qui vous convient… vous vous demandez si, parmi les 12 000 autres, tel modèle n’aurait pas été encore meilleur.

    En clair, trop de choix rend malheureux, qu’on prenne une bonne ou une mauvaise décision. »

    La numérisation rend TOUT accessible, à petit prix en plus, donc a priori pour tout le monde, je trouve que ça rejoint le trop de choix. Et là, oui, je te retrouve : le support donne une limite.)

  6. Selenite dit :

    J’ai lu ça ce matin aussi oui !

    Comme dit le grand Steven Wilson, « quand j’étais jeune (70′s), j’allais chez le disquaire, j’avais 10£ d’argent de poche par mois, il fallait que je choisisse bien le seul et unique album que j’allais acheter. Aujourd’hui, on peut avoir la discographie complète en une heure. Où a-t-on le temps de s’imprégner de la musique, de savoir en quoi elle peut nous inspirer à notre tour ? » (je paraphrase à peine)

    Ce n’est peut-être pas le sujet de mon article, je trouve que ça le complète bien.
    Inciter les gens à se concentrer sur chaque chose en son temps ? J’ai un doute.

  7. _slakh dit :

    Cela est plus général que le sujet seul du numérique : prend-on le temps de vivre, etc. ? Et puis, était-ce mieux avant, vraiment ? C’est toujours la même chose qui revient, chaque époque a ses regrets du temps passé. Et les « il faut vivre avec son temps ».
    Je pense que chacun peut trouver son équilibre : certes on a le choix, dans les pays industrialisés (même dans les pays en voie de, d’ailleurs), trop de choix, un choix angoissant parfois, mais du coup on peut se « fabriquer » d’une certaine manière.
    On a accès à toute une discographie en trois clics, mais aussi à une biographie du musicien, des anecdotes sur sa manière d’appréhender sa création : ça permet aussi de mieux savourer (oui, plus vite aussi), c’est un aspect positif.
    (Je m’éloigne un peu trop de ton sujet, désolée.)

  8. LeProfesseur dit :

    La dématérialisation de l’œuvre, c’est un comme le sexe virtuel : Ca manque de sensualité…

Commenter

  1. Nom :
  2. E-mail :
  3. Site:
  4. Message :