Le sursaut de la bête

Il y a quelques jours, Carpewebem nous a écrit un article sur un thème que l’on connait bien, la sempiternelle attaque du journaliste contre le blogueur. Notons que l’inverse est également vraie, mais ce n’est pas là l’objet du débat.

Trio de sanglier par Stephane Alsac, peintre animalier

Cette fois, il ne s’agissait pas de gratte-papiers aux abois voulant taper sur du blogueur High-tech ou politique, non, cette fois on se battait pour l’Art. Noble cause, dévorée par l’élite, dont un journaliste de Beaux Arts Magazine se faisait le chevalier blanc combattant, je cite :

l’affaiblissement de la critique (souvent reléguée aux jeux d’opinion et à la grande poubelle des bloggeurs)

› L’article de Carpewebem est à lire ici.

Loin de moi l’envie de lui donner tort dans les grandes lignes : Le blog a toujours été, et sera encore je l’espère, le café du commerce du coin où l’on vient s’attabler plaisamment pour discuter le bout de gras. Manque le saucisson et le petit verre de blanc, mais l’esprit est là.

Cela dit, de nombreux blogueurs poussent la critique un peu plus loin et aiment à mettre la barre un peu plus haut. Le plus étonnant, c’est que généralement, leurs lecteurs les suivent… Ce qui donne, disséminés ça et là, d’agréables petits chaudrons en ébullition partout sur le Web. Ce qui vaut pour les blogs vaut également pour les forums, d’ailleurs, ou les réseaux sociaux.

Il est néanmoins déplaisant que par une tournure insultante un journaliste se pique de fourrer dans un grand sac l’ensemble d’une riche communauté et imagine pouvoir tout balancer à la rivière. Ce n’est pas ce qu’on attend d’un journaliste, érigé en penseur d’un média qui, visiblement, lui échappe totalement.

Petite bécasse par Stephane Alsac, peintre animalier

Mais la bête blessée est dangereuse. Elle a avec elle la puissance d’une agonie fébrile, qui n’en finit pas, à la manière de la mort d’un Cyrano de Bergerac, de mourir. Et c’est assommant.

L’ami journaliste se complait donc dans un élitisme de bon ton qui dit qu’il vaut mieux écraser du talon ce qu’on ne connait pas, et ce qu’éventuellement on redoute, plutôt que d’essayer de le voir sous un autre angle. Ce qui, pour un magazine de critique d’Art, est légèrement, disons, déplacé, ennuyeux, voire complètement à côté de la plaque. Et relativement peu de digne de confiance, donc.

Rassurons-nous : Cela n’empêchera pas les gens de venir sur le Web pour y chercher autre chose que de l’information brute et de la petite pensée rationalisée par la peur de se tromper, ou pire, de déplaire à d’éventuels créditeurs. Cela n’empêchera pas le blog qui se pique, de façon anecdotique ou pas, de culture, de continuer à écrire des articles avec ses tripes. Bien, ou mal, selon les occasions. Cela n’empêchera pas non plus Madame Michu de laisser un message dans son forum préféré en exprimant en 15 lignes son coup de foudre pour la dernière pièce de théâtre à laquelle elle a assisté. Ou ce sale mioche, à peine lycéen, de partager avec ses potes sur Facebook un mini-article sur un film terriblement grand public.

Autant de concurrents, on le conçoit aisément, pour le grand journalisme culturel…

Euh… ?

Non, nous sommes d’accord. Rien ne remplace le véritable journalisme, dans quel que domaine que ce soit, comme rien ne remplace non plus l’avis que l’on glâne au café du coin. Fût-il virtuel. Question de complémentarité, dit-on.

Et pour ma part, je suis absolument ravie que les gens viennent fouiller un peu plus loin que ce qu’on leur met sous le nez et viennent chercher sur le Web des opinions, positives, négatives, laisser leurs avis, bref, participer à la vie culturelle française – Cette fameuse vie culturelle qui serait en plein essor, en perpétuelle agitation, nourrie d’influences métissées, à la recherche d’un idéal artistique qui n’est pas pour me déplaire. Nourrie ? Peut-être par ceux-là même qui se piquent de culture, se passionnent pour les expositions, les pièces de théâtre, les nouveaux courants d’expression, bref, qui cherchent au-delà des poncifs poussiéreux que leurs offrent encore certaines « élites »… Indigeste.

A chacun, finalement, d’accepter de se remettre en question, et d’apprendre les uns des autres.

Pfiou ! Pour un peu, cet imbécile me ferait défendre la démocratie.

Lousia

12 reponses a “Le sursaut de la bête”

  1. Etienne dit :

    Bel article, sur le fond comme sur la forme

    Ce n’est pas dans les galeries du VIIe que l’on découvre les nouveaux talents, et on ne voit pas les mêmes critiques éplucher le Palais de Tokyo, Beaubourg ou les ateliers du XXe, et chacun méprise le voisin et sa vision réduite :)
    Le public n’est pas toujours d’accord avec la critique, avec des pff de l’éclairé regardant le béotien s’extasier devant ce qu’il considère comme ne méritant pas sa plume.
    Alors que l’art finalement n’est-il pas une forme d’expression, et par la même poussant chacun du haut de ses goûts à partager avec son voisin ?

    J’aime bien ton article, j’adhère à ta position. merci

  2. Lousia dit :

    On est d’accord !
    Cela dit je pense aussi que la presse dédiée à l’univers artistique est intéressante, pour son approche, pour sa culture, pour cet expérience que le néophyte n’a pas forcément mais qu’il est intéressant de partager… Je pense qu’il faut apprendre des deux, et du cœur, et de la raison – Et que les journalistes n’oublient pas toujours le cœur dans leurs écrits non plus, d’ailleurs.
    Mais stigmatiser l’un ou l’autre, c’est d’une stupidité sans borne : Je déteste ceux qui montent les gens les uns contre les autres.

  3. Bridget dit :

    Article très bien écrit!

    Travaillant moi même pour un magazine (pas en tant que journaliste) je côtoie quotidiennement des journalistes, et le débat blogueur/journaliste revient souvent dans les discussions.
    Et malheureusement je suis la seule dans mon entreprise à bloguer sans être journaliste…

    Leurs principales revendications contre les blogueurs:
    Se lon eux, l’internaute ne distingue pas la différence d’une critique blog, d’une critique journalistique.
    L’internaute ne cherche pas à savoir qui est derrière les écrits, il lit juste les quelques premiers résultats de Google…et fait donc confiance à Google.

    Selon eux les blogs devraient obligatoirement passer après les journaux/webzines dans les résultats de Google.
    De plus, que les blogueurs acceptent gratuitement de critiquer un film, une pièce, une expo ou tester un produit c’est leur voler leur travail.

    En résumé si j’interprète l’internaute est un ignare qui ne sait pas distinguer un blog des autres sites d’informations et Google devrait enlever une des forces de son algorithme et faire un tri subjectif dans ses résultats.

    Une vision bien drôle de l’information et de leur lectorat.

  4. Lousia dit :

    @Bridget :: Merci !
    C’est très amusant cette réaction, et effectivement, j’aime beaucoup ta conclusion :D
    Cela dit ne soyons pas dupes, certains blogs prennent l’aspect du « magazine » et se donne un ton soit-disant détaché à la journaliste, tout en étant pas réellement professionnels. Ce qui créé effectivement de la confusion.
    Mais bon, à l’échelle des blogs, c’est peanuts… Et limiter son appréciation du web à ça, c’est un peu limite !

  5. Snae dit :

    Les journalistes sont comme les blogueurs, il y en a des bons et des moins bon.

    Je pense qu’ici, le journaliste sous-estime bien plus la capacité de jugement des lecteurs que le travail des blogueurs.

  6. Lousia dit :

    @Snae :: On peut donc supposer que comme les blogueurs se lisent entre eux, la plupart des lecteurs de Beaux Art Magazine partageront le même avis parce qu’ils sont du « même monde » ?
    C’est moche.

  7. sharky dit :

    Tout cet article, quoique plutôt pertinent pour autant que je puisse me prononcer, me rappelle bien des arguments donnés autrefois contre un raisonnement élitisite tenu sur ce blog-même et à l’époque consciencieusement réfutés par les maîtres des lieux.
    Je me réjouis d’un tel changement d’avis et d’orientation.

  8. Lousia dit :

    Le jour où certains auront compris qu’il faut faire un peu d’efforts pour aller jusqu’au bout de l’exercice d’équilibriste qu’est la nuance et la diplomatie, on aura fait un grand pas en avant… (et pas dans le vide) (plouf)

  9. Guillaume dit :

    Merci beaucoup Lucie pour ton article qui vient en réaction aux propos de S.M. dans Beaux Arts Magazine. Ce n’est peut-être pas un journaliste, mais un critique d’art invité à participer à ce numéro, je le précise. Mais le qualificatif de « grande poubelle des bloggeurs » est bien là dans sa généralisation abusive. Et dans son erreur d’appréciation, qui est de placer le blogueur comme compétiteur, menace pour le journaliste ou le critique d’art. Alors que justement il vient sans s’imposer par une légitimité professionnelle et purement par intérêt personnel, et s’insère quelque part dans l’espace laissé libre par les critiques « officiels ». Alors bien sûr, ce n’est pas forcément un regard aiguisé, bien qu’il puisse le devenir, et entraîner avec lui ceux de ses lecteurs. N’est-ce pas tout ce qu’on souhaite quand on parle du sujet de la difficile médiation culturelle de tout ce qui concerne les arts et les sciences humaines ?

    Bridget, l’aperçu que tu donnes de l’image de la « blogosphère » (mot dont l’absurdité est, une nouvelle fois, dans le cas présent, flagrante) dans le milieu journalistique est très édifiant, autant qu’inquiétant. Et principalement, j’ai l’impression d’y lire une crainte de ceux qui critiquent par motivation extrinsèque (et donc « travaillent ») vis-à-vis de ceux qui critiquent par motivation intrinsèque (et donc, « écrivent »).

  10. 3qbc dit :

    Je suis d’accord avec SNAE. Avec les blogueurs et les journalistes, c’est un peu comme les chasseurs, il y a les bons et les mauvais.

    C’est au lecteur de faire son choix. Perso j’ai du mal à lire les gratuits par exemple. Mais je ne tape sur ceux qui les lisent. Je n’éprouve pas le besoin de cracher dessus.

    Si je veux avoir des avis sur une expo ou un spectacle je vais privilégier les blogs qui sont bien plus réactifs que les magazines. Le lendemain du vernissage d’une expos on peu lire plusieurs avis souvent différents sur les blogs. Avec les magazines, on risque d’attendre plusieurs semaines avant d’avoir une ou plusieurs critiques qui vont plus ou moins dans le même sens.

    Et il ne faut pas oublier que blogueurs, dans beaucoup de cas, ce n’est pas un métier mais une passion. Un blogueur publie pour donner son avis pas parcequ’il a un papier à rendre.

  11. Lousia dit :

    @Guillaume :: Je comprends la peur des professionnels qui voient leur gagne-pain squatté par des amateurs qui ne veulent pas en vivre, cela dit.
    Mais se taper dessus n’est effectivement pas une solution…

    @3qbc :: Pour moi blogueurs et journalistes, critiques professionnels ou amateurs, sont complémentaires. Effectivement, on en fait pas le même usage, et on ne vient pas y trouver la même chose.
    Maintenant, il faut pas que l’un remplace l’autre, sinon l’équilibre sera rompu…

  12. [...] il va falloir que certains s’y [...]

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