Croche-patte
Les yeux dans les yeux, je la délaisse, avec en tête d’autres soleils que je projette. Je pense à elle, autrement, avec le teint différent et l’expression triste en moins. Celle que j’imagine a des cheveux plus sombres et une allure de petite bombe. Je passe ma main, machinalement, sur ses fesses un peu molles.
Je ne lui en veux pas de ne pas être une autre – Je ne lui veux que du bien, mais de loin.
Devant mes yeux défilent des épisodes d’une série qui passe tard, quand elle s’est endormie dans son t-shirt informe, et que ses yeux de labrador sont cachés derrière ses paupières flasques. Machinalement, je caresse sa tignasse rêche, pour qu’elle se rassure – Surtout, pour qu’elle se taise.
La partition que l’on joue est un morceau à quatre mains ; Elle pianote sur les touches blanches, je me presse sur les touches noires. C’est une cacophonie même pas joyeuse, une aberration pour ceux qui tendent l’oreille, et les lignes se cassent la gueule sur le papier déjà flétri. Je continue à jouer quand même, pour les dissonances de cet être difforme que nous formons, cahin caha, aux yeux du monde. J’aimerais presque ça, cette face triste, comme une lune qui ne tourne plus et montre en permanence son côté pile, son coté lisse dans lequel je m’enlise.
Je repense à la plage, à la soirée un peu terne où il faisait trop chaud, et à l’ennui qui m’a gagné quand elle s’est appuyé contre moi, douloureusement. A la facilité de la coucher là, sur le sable, sans même faire une couverture de nos vêtements pour la protéger de la fraicheur de la nuit. A ses yeux de poupée morte qu’elle ferme obstinément quand on la couche. A ses jambes fines et longues, qui ne prennent même pas la peine d’enlacer les miennes. A son corps de porcelaine, aussi gelé que le sable dans la nuit noire. Aux vagues qui s’écrasaient contre la dune et qui étaient bien les seules à gémir.
Shape and Ink by ~ABeautifulTragedy
Je ne lui en veux pas d’être une autre, une de celles qui me font tourner en bourrique, sur lesquelles je fantasme nuit après nuit, quand elle pèse de tout son corps sur le mien pour m’empêcher de m’enfuir, quand elle passe sa main dans la chaine que j’ai autour du cou et fait de son bras tendre une solide laisse.
Je bois à la facilité de son être et la lâcheté de mon cynisme. Et l’alcool qui réchauffe mes veines me fait penser à autre chose. J’ai acheté ce CD relaxant de bruits de la nature, et il tourne en boucle sur le bruit des vagues. Je me sens vivant.







Tu es d’une très grande justesse sur celui là, dans la description de cette lâcheté un peu cruelle.
C’est très bien « senti ».
@Feufol :: Merci : )
C’est qu’on le voit beaucoup autour de nous, peut-être, et que c’est finalement aussi facile à peindre que les gouaches où il fallait colorier les numéros…
Aoutch, à la lecture de ce texte j’ai des fourmis dans le ventre, une boule dans la gorge, tout d’un coup j’ai chaud et des palpitations… Est-ce qu’on a tous en nous c’est frustration haineuse de traîner cette ombre pesante ? [question réthorique]
une* frustration (sorry)
@Gachoue :: Je suis contente s’il fait effet.
Cette frustration haineuse, je suppose qu’on l’a tous – Autant l’apprivoiser et la connaitre pour mieux la contrôler.
La question c’est « comment »… J’ai beau chercher je ne vois pas. Et j’ai presque l’impression que plus le temps passe et plus cette sombre lourdeur prends du poid et de l’espace, mangeant par petits bouts ce qu’il reste d’espoir. #awfulsadness
prend* (mais zut à la fin) #definitivelyspam
Berf… petit moment de loose…
En tout cas, bravo, tu arrives à faire passer des sentiments très forts à travers tes textes… c’est impressionnant