sept 09

La légèreté des intrépides

#Lousia

.dancer in the dark I. by ~Rijama

Il est 6h, quelque part, ailleurs. La brume étouffe encore les hurlements de la ville et sur le bord des quais, elle balance ses jambes griffées par les grilles. Et les perles minuscules de son sang qui piquent ses chevilles gouttent une à une dans la Seine qui se réveille à peine, ronronnant sous la chaleur de ses veines.

Il n’y a pas un souffle de vent pour écarter ses cheveux sur son front, pas d’amour transi pour la regarder de l’autre côté de la rive, pas de chat pour se frotter à elle, pas de ciel pur.
Elle se coule, anonyme, souris grise de la ville, dans le décor fade de pavés et d’immeubles inachevés. Et l’eau, toujours, coule sur ses pieds avec la langueur d’une caresse inachevée, comme une main posée sur sa cheville, des doigts immobiles, l’âme envolée vers d’autres songes où elle ne figure pas.

Elle, elle est sans visage. Et lorsqu’elle se lève, avec la lenteur de la brume, soudain c’est la ville qui suspend son geste et s’attroupe aux fenêtres. Les yeux fermés, comme une éclipse, l’équilibre précaire sur le dos des murs qui jonchent les rues, à terre, les pieds bleuis par le baiser du fleuve qu’elle pose, sans trop y toucher, sur les tas d’ordures.

autumn dancer - by *SaschaHuettenhain

Autumn dancer – by *SaschaHuettenhain

Sur les chaussées trempées par les larmes des solitaires, à l’ombre des clubs qui ferment leurs portes, les belles de nuit aux bras des cavaliers noirs suspendent leurs moues enfantines – Il flotte dans l’air un courant glacé qui les assassinent. Le mascara se fait la belle et les regards cachés sous les faux-cils gèlent en un instant. Les élégantes tombent comme des quilles, et pas un joli cœur ne les retient lorsqu’elles s’effondrent, avalées par leurs robes longues.

Le silence se glisse dans les ruelles comme un serpent de mer, froid et visqueux, sur les pavés où s’ébattent les poubelles, le long des murs lépreux qu’il lèche et lacère – Et elle, les pieds tendus sur ses murs effondrés, avec la grâce d’une danseuse, s’avance. Avec l’aisance de l’Homme libre. A ses chevilles tintent des bracelets qui rythment le mouvement gracile de ses hanches de moineau affamé. Les yeux fermés sur le monde qui ne respire plus. Les pieds dans la terre qui se fond avec son teint de paysanne. Quand elle baisse la tête sur les flots de la Seine qui font le gros dos, les volutes de ses cheveux sales forment presque une couronne ; Elle danse sur des bouts de carton qui s’envolent.

Elle est la figure d’un tableau de Delacroix, enroulée dans un drapeau qui lui sert de manteau – Elle est la fleur éclose des petits os de St Innocent ; Elle est le souffle qu’exhale le docker qui, le jour à peine levé, porte le poids de la ville sur ses épaules. Elle est l’âme des autres, le souvenir plus cuisant qu’une gifle de ce qui a été enseveli sur les ordures qu’elle survole.

Dancers in Red by *bigskystudio

Dancers in Red by *bigskystudio

Elle, et les autres. Que tous dansent et recouvrent la ville.

Related Posts with Thumbnails
Share |

Tags:

Parlez donc !

  1. romu dit :

    J’adore l’apesanteur que tu donnes à cette fille :)

  2. page dit :

    voici l’une de tes heroìnes que je préfère!

Dites-nous tout.