[Note pour plus tard] Les goûts et les couleurs se discutent.

Avec un titre aussi casse-gueule, je vais tenter de me faire comprendre au mieux. Mais à force d’entendre cette phrase balancée partout, à toutes les sauces, je me vois dans l’obligation de construire mon opinion, ne serait-ce que pour mieux comprendre en quoi ça m’énerve.

Je vais me faire l’avocat du diable pour commencer : tous les goûts sont dans la nature. Bien évidemment, telle œuvre (je vais parler d’œuvre, pour généraliser à toutes les disciplines) a un impact différent sur la personne selon son vécu, sa personnalité, ses premières amours artistiques, de fil en aiguille jusqu’à arriver à ses goûts actuels, dans toute leur maturité. Et ça, clairement, ça ne se discute pas.

Mais considérons une autre composante qui échappe totalement aux trois quarts des gens : le niveau d’évolution et d’originalité de l’œuvre. Parce que pour en arriver là, le type qui a pondu sa photo, sa chanson, sa peinture, a vu plus ou moins de choses. Et sait les mettre en forme avec plus ou moins d’impact, d’intelligence.

Un exemple malheureux : un photographe, plein de bonne volonté mais mono-maniaque (je prend le cas extrême, c’est fait exprès), qui ne jure que par Henri Cartier-Bresson fera du Cartier-Bresson ; pas volontairement, mais il se sera naturellement imprégné des thèmes et des techniques de son influence principale. Il le fera sans-doute avec brio, toujours est-il qu’il n’aura probablement rien (ou presque) apporté de plus depuis l’œuvre originale. Or, quelqu’un qui ne connait pas HCB, que va-t-il penser ? Oui, il va trouver ça beau. Et si on lui dit que ce n’est pas original, il répondra : « on s’en fout, c’est beau ! ». Certes. mais ça ne fait rien avancer du tout.

« Faire avancer quoi, et où ? » C’est simple, pour utiliser une mise en situation concrète : où qu’on se trouve dans l’espace, si on n’avance pas, on a beau regarder autour de soi, on a vite fait le tour. Des milieux consanguins, il y en a pléthore, dans toutes les disciplines. Tout est question de culture : il faut des bases solides pour créer, et donner à son tour matière à faire avancer les autres artistes. (Cette façon de voir les chose m’a amené à penser qu’un artiste ne pouvait que s’améliorer, mais je suis en train de reconsidérer la question.)

Ajoutons à ça cette tendance (dont je parle trop souvent) à mettre en avant les œuvres les plus fédératrices (et pour être fédérateur, il faut s’inscrire dans un modèle bien connu de tous, et donc… ressembler au voisin, CQFD – sauf exceptions, comme partout), et je crois qu’on peut considérer que l’expression « Les goûts et les couleurs ne se discutent pas » cause un vrai tort à tous les milieux artistiques, dans la mesure ou la masse fédérée tire les exigences vers le bas.

Alors oui, on peut être plus touché par un artiste, y voir le reflet de notre vie ou de nos envies, se remémorer un son ou une image qui nous a touché plus tôt, ou même l’associer à un moment qu’on regrette, par nostalgie. Mais à regarder un peu ce qui gravite autour, on se rend parfois compte qu’il n’est qu’un imposteur. Et on rehausse nos exigences.

Tout le monde ne le fera pas ? C’est bien ce qui me chagrine, oui. Parce qu’au delà des goûts et des couleurs, il y a un manque cruel d’envie de se cultiver (sous couvert de « légèreté » et de « simplicité ») qui me dérange. Et cette tendance là ne cause pas de tort qu’à la création artistique.

Ah, au passage : l’élitisme, ce n’est pas rejeter tout ce qui n’est pas à la hauteur, c’est tenter de tirer le reste vers le haut. Sur ce…

Moeity

Pas de reponse a “[Note pour plus tard] Les goûts et les couleurs se discutent.”

  1. Lousia dit :

    Le petit rappel à l’élitisme est bienvenue.
    Et puis concrètement, à essayer de comprendre le point de vue des autres, on en devient démago et ça c’est moche. Ou on finit par s’y perdre soi-même, en fait…

    Mais c’est un débat, qui comme la fameuse question « L’Art est-il le Beau ? » et autres variantes associées, n’a pas franchement de fin.
    Et qui a force est lassant.

    Cela dit c’est rassurant : On est encore prêts à se taper dessus au nom de l’Art. Tout, mais pas l’indifférence.

    Je fuis.

  2. Gëist dit :

    Lassant, sans doute, mais je n’ai encore jamais entendu qui que ce soit argumenter dans mon sens…

    Guillotinons les tièdes ! \_/

  3. feufol dit :

    Bien d’accord avec toi, la qualité d’une œuvre ne se confond certainement pas avec le critère du beau certainement pas.
    A l’inverse ne peut pas la juger sur le seul critère technique, par définition la technique ce n’est pas de l’art (la Cr de cassation vient de le rappeler récemment à un Avocat un peu trop imbu de sa plume http://bit.ly/JLaFB)
    Je crois que l’art se situe quelque part entre la technique et l’émotion.
    Pour recentrer sur le sujet, peu importe les goûts et les couleurs, au delà du critère du beau, je crois qu’on peut très bien admirer une œuvre, la trouver estimable, sans pour autant l’aimer.

  4. sharky dit :

    Marrant, ça me rappelle un peu quelque chose ce post, une conversation que j’ai eu il y a peu, pas avec toi certes mais… ;)
    Puisque tu as pris l’exemple d’HCB (promis, je ne me sens pas visé hein, je trouve ça rigolo, eu égard à mon post récent sur ce photographe), je vais me permettre de te dire que… je pense que tu as raison. J’aime donc bcp son travail, mais ça ne m’empêchera pas de m’énerver allégrement contre ceux qui ne jurent QUE par lui, ou qui ne font QUE des photos à la HCB.
    Le vrai problème, c’est de savoir si la masse des gens a envie d’avancer, de progresser, de prendre de la hauteur, de rehausser ses exigences, ou pas. Et moi je pense que non. Ou très peu. C’est beaucoup plus confortable de rester tranquillement dans ce que l’on connaît et ce que l’on aime, plutôt que prendre des risques. Et c’est humain. Encore plus quand tu vis dans un environnement socio-culturel ou tout ce que tu vois/entend/lit te pousse au conformisme (merci TF1, les majors, la presse magazine de grands groupes de presse).
    Ca ne veut évidemment pas dire qu’il ne faut pas ESSAYER de tirer les gens vers le haut en étant élitiste. Ca veut simplement dire qu’il faut admettre que ça ne sera pas possible pour tout le monde.

    Et je dis ça d’autant plus librement que par exemple, les seuls disques qui tournaient sur mon lecteur CD jusqu’à mes 18 ans, c’était Cabrel et Goldman ;) Et que j’ai eu la chance de croiser des gens qui m’ont tiré vers le haut justement. Après, évidemment, en écrivant ça, je prend le risque de me faire traiter de snob, de méprisant et de me voir accuser de renier la culture « populaire ». Ben ouais. C’est exactement ce que je fais. Et ça prouvera exactement ce que je disais sur la non-volonté de changement de la masse \o/

  5. Gëist dit :

    @ feufol > « peu importe les goûts et les couleurs, au delà du critère du beau, je crois qu’on peut très bien admirer une œuvre, la trouver estimable, sans pour autant l’aimer. »
    Voilà. Ce que j’appelle, sûrement à tort, le goût « objectif », qui justifie effectivement qu’on dise « je n’aime pas » plutôt que « c’est de la merde ».

    @sharky > La question qui revient souvent c’est « qui es-tu pour juger de la qualité d’un artiste ? » – et la réponse que j’y donne est juste « quelqu’un qui estime en avoir vu pas mal, dans certains milieux, et qui aspire à en voir toujours plus ». Et non, ce n’est pas sale.
    Je crois qu’on a la même vision des choses =)

  6. Syluban dit :

    Il y tout d’abord quelque chose qu’il me semble important de préciser, et je vais le faire, car j’ai eu la chance (ou pas) d’avoir souvent des gens plus cultivés que moi autours de moi :
    il ne faut pas nier ce que vivent les gens. C’est très important, car c’est ce qu’ont tendance, en toute innocence et en toute bonne foi, de faire les gens qui ont des arguments objectifs pour critiquer tel groupe, tel film, telle peinture.
    Un exemple tout bête : un jeune garçon qui visionne le 5ème élément de Luc Besson et qui le trouve extraordinaire. Et pour cause, il n’a jamais vu rien de tel auparavant, et l’histoire est belle etc. Ce qu’il vit est important. Si son voisin tranche d’un coup de « ce film c’est quand même une belle merde pas originale, il s’inspire trop de Blade Runner  » et bien c’est extrêmement cassant. D’autant plus qu’à se compte là, j’ai envie de dire qu’en voyant Metropolis de Fritz Lang, Blade Runner me parait presque d’un intérêt limité. Et que dire en ayant vu Le cabinet du docteur Caligari : après ces quelques films de ces années là, j’ai l’impression d’avoir vu 70% de ce qui sort depuis.
    C’est un détail, mais je crois que pour être écouté, il faut être très prudent. J’ai souvenir d’avoir reçu des douches froides (même si après j’ai pu trouver des musiques effectivement assez banales, ce n’était pas le cas à l’époque).

    Originalité. Originalité dans le sens de Création. Pas de création sans originalité. ?
    C’est vrai mais je ne pense pas que ce soit si clair.
    Autant, faire un remake de Solaris de Tarkovski, me parait profondément débile (qu’apporter de plus ?!), autant je ne suis pas sûr qu’on faire passer aussi facilement Metropolis que le 5ème élément…

    C’est là qu’on touche à un point sensible, et sur notre approche de l’Art. Pour certains (très peu en fait), l’art n’est que recherche et Création. Et donc forcément ça limite le choix. Car peu de productions aujourd’hui sont vraiment des créations.
    Cela fait-il pour autant d’un film divertissant (et qui fait des entrées) un mauvais film ?
    La Création est quelque chose de rare, et difficile (clairement pas la même définition que celle de l’HADOPI), mais j’ai l’impression que ne chercher que celle ci, c’est tomber dans l’élitisme, au mauvais sens du terme justement. Celui de considérer que la création n’existe que pour la création, sans finalement qu’on puisse se reposer sur ce qui a été crée, pour produire à partir de… Je ne sais pas si c’est très clair mais je veux dire qu’il faut aussi s’arrêter pour utiliser ce qui a été créé.

    Ceci étant dit, je trouve quand même que la majorité de que je j’entends quand il m’arrive de tomber sur une TV ou une radio, est vraiment mauvais, tout simplement. Et là oui, question goûts et couleurs… Je crois que c’est mauvais objectivement, mais que ça ne laisse pas indifférent, donc pourquoi pas ?

    Jimi Hendrix par exemple est adulé par la génération de ma mère. Personnellement, je ne trouve ça pas très écoutable. Pourtant c’est novateur, et créatif. Comme quoi. Je ne peux même pas vraiment (pas écouté assez ?), trouver ça bon objectivement. Je n’ai pas trop d’avis, et je n’aime pas spécialement.
    Dans la même lignée, quand j’écoute Alela Diane, ou Emily Jane White ou Cat Power, ma mère que dit qu’elle a déjà entendu ça dans sa jeunesse. J’aime Joplin, j’aime beaucoup de choses chez Joan Baez, mais tout cela me semble bien différent, et c’est pourtant une partie des sources des chanteuses citées précédemment.
    Alors où est la création ? Ou est le repompage ? Où est l’originalité ?
    J’écoute des groupes qui se ressemble (goût) et qui portant sont différents. Je pense objectivement qu’ils sont bons (et en plus je les aime) mais à partir de quel moment on décide que tel groupe pas 100% original, a moins de valeur objective qu’un autre groupe 0% original ? :p

    Bref, il est clair que plus je vois de film, plus ma grille d’évaluation change (et plus je deviens difficile), et que ce travail est parfois plus intellectuel qu’autre chose (si j’ai vu le film B avant A, et qu’il s’en inspire beaucoup, dans ma chronologie personnelle, B fut vu avant A… et cela change forcément ma perception, dois-je la nier ? Trouver intellectuellement que A est mieux car crée avant ?).
    De même que je ne peux plus écouter tout ce que j’écoutais étant plus jeune (et que ça continuera en vieillissant), je suis esclave de ma propre chronologie de découvertes.

    Tout ceci est un sujet bien vaste, qui mériterait sans doute un billet plus long !

  7. Nimwendil dit :

    Ton utilisation du logo du Top-50 m’a fait pensé à ce petit article datant d’un mois :
    http://www.ecrans.fr/Telephone-Gainsbourg-Non-Jordy,7769.html
    Après tout, tu l’as peut-être déjà lu, mais sinon c’est pile-poil dans le sujet. Avec les éternelles questions de « démocratie du goût » que ça ouvre…

    Sinon, j’aime bien ton approche, et ton courage d’en faire un article bien rédigé, le côté fondamentalement voué à l’échec de ce genre d’entreprise m’ayant personnellement toujours fait renoncer avec un soupir du genre « et après ? ». Mais j’imagine que ça fait du bien de lâcher ce genre de chose :D

  8. Gëist dit :

    @Syluban > Déjà merci pour ton intervention nuancée, je considère encore Internet comme un moyen d’échange et tu lui fais honneur.

    Une phrase m’a marqué : « De même que je ne peux plus écouter tout ce que j’écoutais étant plus jeune (et que ça continuera en vieillissant), je suis esclave de ma propre chronologie de découvertes. » ; il m’est arrivé d’envier ceux qui découvrent encore. Non pas que je n’aie plus rien à découvrir en matière de culture, mais j’ai laissé dernière moi beaucoup d’artistes que j’aimais plus que n’importe quel autre.
    Je les regrette parfois, mais je me retrouve vite confronté à mes exigences actuelles.

    Mais pourquoi se lamenter là dessus après tout ? même si on croise de moins en moins de créations qui nous touchent, on n’en profite que mieux quand on les croise.

    @Nimwendil > Triste mais bel article. Merci !
    Le fait est que les gens n’ont pas tous la curiosité nécessaire pour déterminer ce qui devrait avoir du succès ou non.

    A la limite. Je veux bien admettre que tous les goûts soient dans la nature et qu’on n’emmerde pas ceux qui aiment Grégoire. Admettre aussi que la simplicité est un critère, tout comme l’est l’originalité. Mais qu’on ne mette pas que la simplicité en avant, c’est tout.

  9. Syluban dit :

    PAr contre ne pouvant pas éditer (des petits mots oubliés et des fautes par ci par là), je reprends juste une de mes phrases, qui laissée comme telle est un contre-sens (je pense que ça ce sera vu) :
    « La Création est quelque chose de rare, et difficile (clairement PAS la même définition que celle que l’HADOPI défend) »
    Voilà qui sera plus clair.

  10. Gëist dit :

    @Syluban > Pas de souci, je me doutais bien ^^ (c’est corrigé).

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