Quais des infidèles

misty rails by =rocqua

La poussière se détache en fine brume le long des murs qui tremblent et le premier métro passe, dans un fracas de tôles – Le chuintement des freins le long des rails comme réveil. Il a toujours la main ouverte, posée sur un genou replié, et au creux de sa paume, un peu de crasse moite. Il fait froid.

Faudrait-il se lever, déjà, et errer dans les ruelles ?
Il déplie ses articulations endolories, une par une, pour faire passer le temps. Les yeux toujours fermés, les lèvres entrouvertes, muettes, la gueule remplie de poussière. Il arbore le teint livide d’un mannequin de cire.

Il est l’heure de disputer son petit déjeuner aux chats errants, le nez dans les poubelles.

Remplir le vide, pas à pas, avec l’avenir au ras du sol – Comme ce gant qu’il ramasse sur un trottoir, trésor pour le prochain soir. Il arrive encore, parfois, à se projeter au lendemain – Le plus souvent il ne pense à rien.

Le point d’interrogation lui cause trop de souffrances. Le point d’exclamation a disparu des lignes de sa main, il lui coûtait trop d’efforts. Sa vie réside dans trois points de suspension qui s’allongent, et disparaissent dans la poussière sur ce qu’il reste de ses chaussures.

Rails by ~enemy-zero

Rails by ~enemy-zero

La journée passe comme des centaines de voitures sous le pont où il s’endort, bercé par les fumées d’échappements. Comme des milliers de passants qui se pressent sur le Champ de Mars, et pour qui il fait partie du folklore, comme la verrue sur le nez d’une sorcière. Comme des millions de jours semblables à devoir survivre.

Il remonte les rues comme une bête de somme, trainant les pieds le long de la plus belle avenue du monde, suivant les lignes courbes de la Seine, s’arrêtant parfois pour reposer ses pieds sur un bout de trottoir. Il n’a pas un mot, pas un regard pour ce monde qui l’entoure mais ne le touche jamais. Ses yeux non plus, depuis longtemps, ne disent plus rien. Il ne pense plus à ce qu’il était, à ce qu’il aurait plus être, a tué tous ses souvenirs pour ne plus rien ressentir la peur, l’injustice, le remord.

Il a tué père et mère, la bande-son de son enfance, l’odeur de la souffrance. Il erre, pour passer le temps, dans les parcs fumants en plein soleil.

Le soir tombe. Il retrouve comme d’habitude son quai à l’ombre, fuyant les barrages de police secours. Son quai où il n’y a personne, une courette où s’entassent les poubelles et les chats abandonnés. Il a jeté les pièces ramassées le jour et qu’il n’a pas dépensé dans la Seine, de peur qu’on le vole.

The bend © Lucie Piriou

Serré dans l’ombre, les mains autour des genoux, il s’endort.
Et la poussière qui se détache en fine brume le long des murs, doucement, se dépose sur son corps comme un linceul.

Lousia

Pas de reponse a “Quais des infidèles”

  1. Issao dit :

    beau, très beau… mais triste.

    tu fais très bien ressortir la misère de ce personnage, ses déambulations, la monotonie si oppressante.

    bravo en tout cas

  2. Magic-Micky dit :

    On se sent tout con après avoir lu ça ! La chute est terrible, quant à la dernière phrase, elle est extrêmement touchante !
    Ton texte est magnifiquement écris (comme souvent !), et très touchant !

  3. Gachoue dit :

    Un portrait bien dépeint. Qui redonne un peu de goût a la vie. Paradoxale?

  4. Lousia dit :

    @Issao :: Merci !
    Il y aurait beaucoup plus à dire, mais ce serait extrapoler…

    @Magic-Micky :: Merci beaucoup : )

    @Gachoue :: Non, humain ^^

  5. Fabien dit :

    J’ai eu froid en lisant.
    Très prenant ce texte, en particulier cette analogie avec la ponctuation.

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