[*] Le Discours sur la tombe de l'idiot – Julie Mazzieri

Le discours sur la tombe de l'idiot - Julie Mazzieri

Coincer le marque-page entre deux chapitres, fermer le livre – Et avoir ce réflexe étrange de regarder la tranche du bouquin que l’on lit, pour savoir combien de pages il nous reste. Les petites habitudes du lecteur assidu, qui a parfois un double sens… Regarder ce qu’il reste parce qu’on a du mal à envisager le point final, ou scruter son avancement dans l’histoire pour savoir quand est-ce qu’on va pouvoir tourner définitivement la page – « Le Discours sur la tombe de l’idiot » de Julie Mazzieri correspond malheureusement à la seconde proposition.

Il est toujours difficile de critiquer un premier roman et j’ai des scrupules, moi simple lectrice, à déclarer tout de go qu’un livre m’a déplût – Mais face au foisonnement créatif et aux très bons ouvrages d’auteurs plus ou moins inconnus, il serait de mauvais goût de se faire lisse et consensuel quand on a encore l’amertume en bouche.

Je ne doute pas, pourtant, que le premier roman de Julie Mazzieri puisse plaire. Il m’a d’ailleurs été conseillé par un des arpenteurs de la librairie d’à côté, estampillé « Génial ». Pour comprendre cet engouement, il faut probablement se pencher sur le scénario…

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› Synopsis :

Scandalisés par l’idiot du village, le maire de Chester et son adjoint conspirent sa mort. Un matin de printemps, les deux hommes l’enlèvent et vont le jeter dans un puits. Or, au bout de trois jours, l’idiot se remet à crier du fond de sa fosse.

Intrigue, recherche de l’assassin, culpabilité et accusations, silences et remords, peur de l’inconnu et phobie de l’étranger, c’est autour de ces thèmes que tourne essentiellement le roman.

J’ai deux soucis avec ce roman.

Le premier c’est que le scénario reposant sur le petit village tranquille, replié sur lui-même et ses secrets de famille, phobique de l’étranger et légèrement consanguin sur les bords, fleure bon le déjà-vu – Voire le réchauffé.

Le second c’est qu’à force de savants mélanges, d’ellipses narratives, de flash-back et de changement de personnages, on s’emmêle totalement les pinceaux. L’auteur semble avoir complexifié au maximum son roman, gâchant ainsi tout le potentiel brut de cette narration étrange et d’un style qui a son intérêt. Comme un peintre voulant mêler Picasso et Monet pour espérer un peu de reconnaissance. Dommage…

Julie Mazzieri

L’auteur, Julie Mazzieri [Photo via]

› Extrait :

Le maire ne parvenait pas à murmurer. Les paroles crachotées étaient beaucoup plus fortes qu’il ne le croyait. À plusieurs reprises, l’adjoint avait pu sentir son souffle fané. Appuyé contre le chambranle, il l’avait écouté jusqu’à la fin.

L’idiot avait nettoyé son ombre et demeurait à genoux devant elle. Un arbre planté sur la place, avait dit le maire. L’adjoint avait imaginé un coudrier. L’idiot vacillait à peine dans sa contemplation. C’était trop, vous comprenez. Tout ce cirque, le matin. Juste après l’autre histoire. Trop. Le maire s’était levé et s’était approché de l’idiot pour le faire fuir une fois pour toutes. Or, au moment où son pied s’était posé sur son ombre, l’autre s’était mis à braire de toutes ses forces : « nan, nan, nan, nan » en hochant sa grosse tête de gauche à droite. Le gamin à bicyclette était repassé en tenant son guidon d’une seule main. Et toujours « nan, nan, nan » comme si on allait l’écraser. Le maire avait reculé jusqu’au trottoir. Puis, sans aucune raison, comme si la vie l’avait attaqué par la cime, l’idiot avait écarté les bras et s’était mis à rire. Sa bouche molle s’était tordue, ses doigts que les nerfs n’arrivaient plus à contrôler s’étaient transformés en pinces arthrosées et le ventre, mon Dieu ce ventre sans nombril, s’était mis à gronder.

Le maire avait prié pour que cet horrible spectacle se termine et était reparti. L’idiot s’était couché sur son ombre et l’avait embrassée avec joie, comme s’il venait de retrouver un ami perdu depuis longtemps. Le maire avait eu un goût de poussière dans la bouche et avait alors su qu’il fallait se débarrasser de cet idiot.

Julie Mazzieri en fait trop dans la forme, pas assez dans le fond.
Ses personnages sentent le cliché, et elle ne s’attarde sur aucun trait de caractère marquant, gommant ainsi tout le côté psychologique qui aurait pu relever l’ensemble et le rendre bien plus perturbant que ces paragraphes mélangés au petit bonheur la chance pour se donner un style ; L’histoire s’enlise ; La fin n’apporte aucune réponse – Tout au plus le soulagement de quitter cette atmosphère étouffante.

Le Discours sur la tombe de l’idiot n’est pourtant pas un mauvais livre, et son auteur n’est pas un mauvais écrivain ; Il manque simplement de maturité et d’expérience pour sauver l’ouvrage de l’oubli. On en peut que lui souhaiter que son prochain essai puisse être transformé.

› A propos de l’auteur :

Julie Mazzieri est née au Québec en 1975. Docteur ès lettres, elle compte parmi ses publications divers articles portant notamment sur l’écriture de la fin et la rhétorique de l’idiot dans les oeuvres de Faulkner, Bernanos, Dostoïevski et Denis de Rougemont. Elle a enseigné la traduction à l’Université McGill (Canada) et travaille actuellement à la traduction française d’un inédit de Jane Bowles. Elle vit aujourd’hui en Corse.

Le discours sur la tombe de l’idiot, de Julie Mazzieri, publié début 2009 aux éditions José Corti, 246 p. – 17€.
› Le communiqué de presse

Lousia

Pas de reponse a “[*] Le Discours sur la tombe de l'idiot – Julie Mazzieri”

  1. MieL dit :

    Tiens je suis passé devant sur Amazon pas plus tard qu’hier si je ne m’abuse, et j’ai hésité, mais la manchette ne m’a pas intrigué.

  2. Pierre dit :

    Mauvaise série en ce moment ! ;-)

  3. Lousia dit :

    @MieL :: L’intérieur n’est pas intriguant non plus, si ça peut te rassurer…

    @Pierre :: Exact ^^ Cela dit je viens tout juste de commencer Kornwolf, de Tristan Egolf, et à mon avis ça sera beaucoup mieux !

  4. Fabien dit :

    Le titre m’aurait accroché, la photo de l’auteur moins…

  5. L’extrait que tu nous livres est pourtant prometteur. J’aime le style enlevé et l’idée qu’un idiot puisse se jouer de l’ordre établi en s’entêtant à exister dans sa douce folie.
    Mais je te fais confiance, s’il n’y a pas de substantifique moelle, alors c’est un essai manqué.

  6. Pierre dit :

    En parlant d’idiot je vous recommande une BD, dans un genre tout autre, mais sur un thème approchant.

    « Qui a tué l’idiot ? », Nicolas Dumontheil, Casterman, 1996

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