Une rose à la boutonnière

roses_by_notyourbabydoll

La rose, je la vois dans un bouquet de graminées, accessoire de luxe, pointe de douceur dans l’élan sauvage. Je la pense bonne action, fleurant bon l’écolière thaïlandaise. Je m’y pique, dans les dents de l’homme ténébreux à la chemise entrouverte. Je la caresse des yeux, accrochée à la boutonnière de celui qui m’attend sur le quai d’un train qui n’en finit pas d’arriver.

Virile ou douce, toujours parfumée d’aventure. Une fleur qui n’est pas de tous les jours, bardée de mordant, piquée à la beauté des roseraies sauvages.
Pas mièvre sous une arche flottante d’un mariage à l’américaine. Pas fade, inodore, pâle.

Je la vois rouge brûlant, noir pétrole, blanc aveuglant, frangée d’un jaune estival. Violente. Prenante. Voyageuse.

Sur le bord des trottoirs dans une zone commerciale où errent des jeunes couples sans espoir, au bord de la nationale, sous la grisaille dominicale, elles étaient là par dizaines. Déjà fanées, la tête basse, un peu jaunâtres, d’un blanc cassé, fermées. Dans des mains moites qui les tenaient comme un sac en papier. Des femmes à qui personne n’avait jamais rien offert pavoisaient, leurs pétales agrafés sur des gilets de laine informes, avec l’ersatz de nature qu’un commerçant avisé leur avait fourgué.

Lonely Rose by ~Demonmiss27

Lonely Rose by ~Demonmiss27

La journée de la femme, encore et toujours. Au fond de la banlieue morose on a sacrifié sur l’autel des fleurs cueillies trop vite, semées sans amour, comme une métaphore cruelle d’une population heureuse de sa fadeur. Sacrifié aussi le symbole, l’intérêt, l’action – Au profit d’un mercantilisme de bon ton, sans ardeur.

Des fleurs déjà mortes qui coûtent moins cher que d’augmenter les salaires des femmes de ce magasin du bord de la route – Des fleurs ramenées en avion, en camion, au fond des soutes où elles baignaient dans le kérosène lourd déversé sur les chemins.

Symboles profanés d’une époque.

0 Comments

  1. Tu me scies, Lou. Vraiment, chapeau!! Mes yeux en ont la rosée …du soir, l’aurore a pris un coup de retard sur ce coup-là…

  2. Il est poignant, ce passage de la rose passion à la rose mercantile. Je viens d’apprendre que les roses prennent l’avion maintenant, en direct de l’Equateur, des roses au kérozene, image forte et si vraie! Je n’en dirais pas plus, pour ne rien défloré de ton texte.

    Sauf que je connais Acquatofana depuis bien peu de temps, et j’en suis fan, déjà!

    Et nouvelle coïncidence, les roses … pour l’auteur du Rosier de Julia, c’est un sacré clin d’oeil.

  3. Toujours aussi bien ecris :-)
    Cela fais moins de deux semaine que je connais ce blog, puis tout les jours je croise des doigts pour voir un nouvelle article depuis mon lecteur de flux sur netvibes :)

  4. Ce texte, exprime d’abord une beauté d’exeption puis nous lance aux yeux une laideur honteuse, mais dans les 2 cas l’émotion est intense. Je découvre tout juste l’univers d’acquatofana et sais déjà que ce blog d’expression-passion va contribuer à mon bonheur du quotidien.

  5. Souvent le coeur qu’on croyait mort
    N’est qu’un animal endormi ;
    Un air qui souffle un peu plus fort
    Va le réveiller à demi ;
    Un rameau tombant de sa branche
    Le fait bondir sur ses jarrets
    Et, brillante, il voit sur les prés
    Lui sourire la lune blanche.

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