Les trains qui passent
Runaway train by ~lupumsinguraticum
Assise par terre au sommet d’un talus, un peu trempée, les yeux mouillés, je regarde la plaine qui s’agite, plus bas. La fourmilière apporte des cocons duveteux qu’elle charge dans des trains, sans un au-revoir, sans un regard.
Fumée opaque, dernier sifflement – Les ronronnements de la machine déchirent le silence et berce le déchirement des bestioles mal-aimées, mal préparées à la vie, à la transhumance imposée par leur espèce. Elles s’en vont, laissant derrière elle le peu d’humanité que la naissance leur avait accordé. Elles ne le retrouveront jamais.
Discover Schiller!
Assise par terre, les yeux dans le vague, je suis des yeux ce train du désespoir bercé par les illusions. Que donne-t-on à téter à ces enfants abandonnés pour qu’ils restent persuadés de la vacuité de leur existence et cette désespérance du droit au bonheur ? Quelles images voient-ils pour que s’imprègnent en eux la normalité fade et le goût du malheur ? Quelles musiques bercent leur sommeil remplis de cauchemars, de la peur d’être seuls, jusqu’à les agiter, les réveiller en sursaut, affolés à l’idée même d’affronter la vie ?
Don’t be afraid, spring will come by ~ssuunnddeeww
Le menton dans les mains, les yeux dans le vague, je reste hypnotisée par la fourmilière en guerre, sans repères, qui se livre sans merci au pillage de sa propre race. Des fourmis aveugles s’arrachent le cœur en hurlant, espérant attirer l’attention de leurs pairs qui passent à côté en baissant les yeux.
Croyants de peu de foi, qui n’ont jamais appris de leurs erreurs, jamais pris le temps de s’aimer eux-mêmes. Vindicte populaire de ceux qui ne comptent que sur les autres pour le pain, les jeux, le bonheur. Effleurant légèrement la profondeur de peur de s’y noyer, mourant de manquer d’air.
Hommes de peu de foi, qui laissent leurs petits d’hommes s’éloigner avec l’image du désespoir, de l’amour éphémère, des guerres sanglantes.
Separate lives by ~ibas
Je remonte. En selle, le long du train, galopant pour comprendre, heureuse d’être vivante et fière d’avoir survécu. D’avoir appris, de m’être arraché le cœur, pas pour le jeter au visage de quelqu’un d’autre – Juste pour savoir, pour connaître, pour apprendre, toujours.
Je vais vite, lentement. En prenant le temps d’entendre siffler le vent de la vitesse, d’avoir froid, les lèvres bleues et les larmes aux yeux. De suivre le train, de défoncer des portes, de jeter des cocons amorphes dans le froid de la vie, les yeux ouverts sur la beauté du monde.
C’est facile – Tellement simple. D’une clarté limpide, comme l’eau glacée d’un torrent de montagne, les bras tièdes de celui qui m’accompagnent.
Wild horse by ~hEERB
Derrière moi, la plaine se rempli de fourmis se roulant dans une mare saumâtre, se noyant dans leurs contradictions et les blessures qu’elles s’infligent à elles-mêmes. Inutiles, vaines. Fragiles.
Je remonte les rails au galop, en duo. J’écris sur les wagons vides qu’il n’y a pas de règles, pas de frontières, pas de limites – Le bois creux résonne de mes mots d’anarchiste, se répand en poudre et se disperse dans l’air. J’entends des fourmis tousser de mes nuages éphémères.









Très beau et sans pathos.