La vie de Mademoiselle S.

Missing Someone by LousiaC’est une femme sans âge, sans formes, sans couleur, qui trotte sur des talons aiguilles en acier, le même métal que son cœur. Je lui ai inventé une vie, pour comprendre, imaginer, ne plus subir son regard froid et hautain – Lui inventer des raisons d’être mesquine et surfaite, fausse et vaine.

Elle a peut-être 50 ans, ou plus encore, et ces cheveux coupés court rehausse une taille élancée qui ferait rougir bien des adolescentes parisiennes – Ses pantalons et courtes jupes en cuir, eux, feraient plutôt rougir n’importe quelle mère de famille ou simple passant adepte du bon goût. Elle cache son regard morne sous de grandes lunettes transparentes qui ne font rien disparaître et sous d’épais traits de crayons bleus rageurs sur des yeux qui s’effritent, signe des ans et de l’irrégularité d’une peau qui en a trop vu.

Mademoiselle S. a la vie de sa majuscule, la sécheresse de cette lettre qui siffle entre ses dents une langue venimeuse de couleuvre Monsanto. Une petite vie sordide, semble-t-il, qu’elle compense au bureau où elle partage sur son bureau un sandwich avec une compagne d’infortune, petite souris grise qui ne bronche pas d’un cil de peur d’être avalée toute crue par sa serpentesque voisine.

11.Cobra monocled II par Bullter

Cobra monocled II [Naja kaouthia] par Bullter

Elle tourne le dos au couloir, coincée dans un renfoncement de cloisons, cloîtrée dans un univers clos qui sent le parfum, la laque et la salade œuf-mimolette où elle règne en maître sur une armée de musaraignes aussi ternes que sa maigre chevelure. Sur son bureau s’entassent des dossiers administratifs qui lui font croire qu’elle est importante et qu’elle aime à trimballer dans ses bras maigres qui n’auront jamais porté d’enfant jusqu’à la machine à café, elle qui règne sans partage sur la touche « décaféiné ».

Une lampe trône sur son bureau, un abat-jour anorexique et jaunâtre qui devait être à la mode dans les cottages, au début des années 80, sur fond de moquette bleutée et fenêtres à guillotine.

On peut parfois voir en passant dans le couloir le fond d’écran de son vieil ordinateur, administratif lui aussi jusqu’au bout de son écran cathodique large comme un porte-avion, une photo de deux bambins souriant avec leurs dents en moins sur fond de vacances estivales, et l’on ne peut s’empêcher de se demander quel lien relie Mademoiselle S. à ces gamins pixellisés. Mademoiselle S. est trop âgée pour que ce soit ses enfants, peut-être pas assez pour être grand-mère – Et comment imaginer cette panthère en cuir restée coincée à l’époque de Pretty Woman gazouillant devant une marmite de confiture avec autour de la table des mômes qui l’appellent « mamie » ? Il y a là quelque chose de presque indécent.

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Mademoiselle S. est peut-être, hasard de la vie oblige, la tante, ou la marraine de la marmaille en 2D – Son air dédaigneux ne donne pas à imaginer qu’elle puisse avoir une once de sens maternel, même coincé entre un chewing-gum et un mégot sous son talon aiguille. Mademoiselle S. est froide, glacée comme la bise d’Arctique, les couleurs du ciel austral en moins. Mademoiselle S. est misanthrope, enlaidie par sa haine des autres, solitaire et encombrée par un puissant complexe de supériorité.

Mademoiselle S. est détestable, et déteste les femmes. Elle les croise, et les toise. Elle laisse traîner son regard un peu tombant sous le poids d’une mine plissée de dégoût de la tête au pied de la malheureuse victime, qui couine un vague « bonjour » en tournant les talons. Mademoiselle S. ne sourit qu’aux hommes de pouvoir, qu’elle flatte et auxquels elle se frotte en ronronnant avec la même grâce qu’une peau de tigresse mitée des années 20.

Est-ce que Mademoiselle S. a été mariée ? Qui aurait pu être assez fou, masochiste ou homosexuel refoulé pour la subir ? Qui a donc pu tant la faire souffrir pour qu’elle déteste à ce point le monde entier ? Mademoiselle S. a sûrement été trompée, bafouée, et a décidé d’en faire porter la responsabilité à tout ce qui l’entoure, de son vieil abat-jour aux piteuses franges à ses infortunés collègues.

Mademoiselle S. est sèche et rêche, et ressemble à un vieux transsexuel désavoué ayant perdu sa famille, ses attaches, ses amis, et n’ayant même plus de quoi se payer un dernier coup de bistouri. Elle traine ses longues pattes d’ex-danseuse de club privé dans des bureaux inoccupés, presque vides, sans plus personne sur qui régner, comme une princesse ridée et affaissée dans le harem des vieilles épouses d’un empereur déchu. Sa misère serait presque sympathique, si elle n’était pas Mademoiselle S., une femme sans âge, sans formes, sans couleur.

La sentinelle déchue [Lucie Piriou © 2008]

La sentinelle déchue [Lucie Piriou © 2008]

Lousia

Pas de reponse a “La vie de Mademoiselle S.”

  1. Moom dit :

    On n’aime pas sa patronne ? :D
    Vachement bien écrit. J’ai son équivalent en journaleux, si tu veux. :D

    Pour ta fin, ça m’a rappelé un passage que j’adore signé P. Desproges :

    Elle était intensément laide de visage et de corps, et le plus naturellement du monde, c’est-à-dire sans que jamais le moindre camion ne l’eût emboutie, ni qu’un seul virus à séquelles déformantes n’y creusât jamais ses ravages.
    [...]
    Le corps était court et trapu, sottement cylindrique, sans hanches ni taille, ni seins, ni fesses.
    Une histoire ratée, sans aucun rebondissement.

  2. pinkbOnO dit :

    ‘marche bien ton optique Leica !
    çà a du bon les bridges (parfois) ^^

    Je ne reconnais pas la baie mais je suis à deux doigts de la voir peu loin de Morlaix (avoue ?!)

  3. Lou dit :

    @Moom : Heureusement, ce n’est pas ma patronne… :D

    Mon dieu, ce passage est superbe. ^^

    @PinkbOnO : Il roule ! Il fait de jolies macro avec la profondeur de champ, aussi. Alors j’en suis très contente, oui !

    Non, ce n’est pas Morlaix, c’est Locquirec ! Enfin, un peu avant, entre Plestin et Locq’, l’Ile Blanche…

  4. [...] » Si je me réveillais demain sans pénis ni vagin, je serais Mademoiselle S… [...]

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